»Tu juges, ma bonne petite sœur, si ce rapport m’intéressait. Je savais que ce Garnier de Clérambault avait toujours été l’homme de la Sainte-Croix; mais je savais aussi que depuis très-longtemps ils dissimulaient leurs accointances avec une adresse telle, que M. du Tresnoy lui-même, lorsqu’il était préfet de police, n’avait pu les surprendre ensemble.

»L’opinion de ce magistrat était qu’ils devaient avoir un lieu de réunion dans Paris même, car les voyages laissent une piste facile à suivre, et ses recherches ne l’avaient jamais mis sur cette trace.

»Quoi qu’il en soit, je n’interrompis point Fromenteau, qui poursuivait. Je traduis son rapport:

»Au contraire, M. le comte de Mersanz agit par lui-même. Il est bien aisé de voir qu’il a honte et qu’il ne veut point élargir le cercle de ses confidents. Quand il ne vient pas à l’étude, maître Souëf lui écrit; il répond. Les clercs ne font d’autre office que celui de messager.

»Mais, pour cette belle jeunesse qui fleurit les études, le papier vélin lui-même est transparent. C’est un clerc qui a inventé cet art de la seconde vue, au moyen duquel on lit un livre fermé. Les clercs de maître Souëf (Isidore-Adalbert), savent les affaires de M. de Mersanz sur le bout du doigt.

»Le Clérambault lui tient la dragée haute. Il ne faut pas croire que le comte Achille dicte les conditions. Le comte Achille est comme ce malade à qui son chirurgien disait, au beau milieu d’une opération: «Payez, ou je vous laisse mourir!» Le comte Achille est dépassé, dominé, vaincu. On le pille, on le rançonne, on le pousse à bout. Il courbe la tête.

»Quand la marquise et lui se voient, ils ne parlent jamais d’affaires. La marquise ne veut pas. Elle tient les choses au plus bas de son superbe dédain. Mais, tous les jours, Clérambault apporte des exigences nouvelles, et l’on dirait que le comte s’acharne davantage à cet extravagant projet, à mesure que les conditions qui lui sont faites sont plus inacceptables.

»C’est la loi. Cette marquise connaît admirablement le cœur humain. Elle sait ce qu’on peut oser au delà des limites du possible avec un homme comme le comte Achille.

»D’autant qu’on ne lui accorde rien, absolument rien. Il n’a pas vu Maxence depuis la scène du bal. Tant qu’on lui tiendra ainsi la tête sous l’eau, on peut tout risquer.

»Du reste, la marquise et son Garnier de Clérambault ont trouvé un prétexte pour colorer leurs exactions; deux prétextes.