— Hardi ! maître Loys ! Je me souviens aussi que je le voyais toujours devant moi, muet au milieu de la meute hurlante, et travaillant Dieu sait comme ! Mon épieu se levait et retombait. Je commençais à ne plus sentir mes blessures, ce qui est signe qu'on va s'évanouir ou mourir… Aubry s'arrêta pour reprendre haleine.
En ces temps où toute vie traversait des dangers violents, la délicatesse des femmes, loin de répugner à de pareils récits, doublait l'intérêt qu'elles y portaient. Elles n'avaient plus horreur du sang pour avoir pansé trop de plaies.
Reine écoutait, haletante.
Elle était avec Aubry dans la forêt, au pied du grand chêne. Les torches l'éblouissaient ; le bruit l'étourdissait ; elle saignait par les blessures d'Aubry.
Hardi ! maître Loys ! défends ton maître !
— Pourtant, reprit Aubry, dans la simplicité de sa vaillance, je voulais rapporter les lombes du daim à monsieur mon père, qui en avait désir.
Comme je sentais bien que j'allais tomber, je me dis :
— Allons, Aubry ! un dernier coup de boutoir ! Et je quittai mon poste comme une garnison assiégée qui fait une sortie. Et je brandis mon épieu ! et je frappai, merci de moi, tant que je pus ! Il me sembla que les torches s'étaient éteintes, et qu'il n'y avait plus personne devant moi. Je crus que c'était le voile de la dernière heure qui s'étendait sous mes yeux.
Je me laissai choir.
Je restai là bien longtemps. Quand je m'éveillai, le soleil se jouait dans les hautes branches des arbres.