Ce sont d'étranges rivières que les cours d'eau qui sillonnent les grèves. Le Couesnon surtout, la Rivière de Bretagne.

Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus capricieuse. Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon étonne ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses fantaisies. On aurait dû lui donner un nom féminin, car cette fantasque humeur ne sied point à un dieu barbu, à moins qu'il ne soit en puissance de naïade.

Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous diriez un étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le flot qui s'est retiré, semblent des murailles de marne verdâtre. Loin des rives, au milieu du lit, un étroit canal passe ; le Couesnon y coule en bavardant sur des galets.

La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon grondait, blanc comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de leur lit ; le Couesnon tonnait contre les piles du pont. Le Couesnon était fier.

Ce jour-là, il prodigua l'eau de son urne, sans souci du lendemain.

Comme ces fils de famille qui éblouissent la ville avant de lui inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des folies.

Et le voilà aujourd'hui tout humble, tout petit, tout réduit, encore comme un pauvre diable entre la dernière nuit d'orgie et le premier jour d'hôpital.

Mais ce n'est rien tant qu'il reste en terre ferme.

Quand il attaque la grève, le caprice des sables s'ajoute au caprice de l'eau, et c'est entre eux une lutte folle.

Le Couesnon est le plus fort. La grève lui appartient toute entière. Il y choisit sa place, aujourd'hui à droite, demain à gauche. Ne le cherchez jamais où il était la semaine passée.