Pendant cela, Patou dépliait l'appareil.
C'était un mouchoir de batiste très fine, au coin duquel un écusson brodé se timbrait d'une couronne comtale.
—Tiens! tiens! fit Patou, avez vous lu dans les gazettes l'histoire du tombeau de Szandor trouvé dans une île de la Save, au-dessus de Semlin? C'est très curieux. Moi j'aime les vampires, et j'y crois dur comme fer. La mode y est, du reste: Il n'est question que de vampires. Les journaux, les livres, les gens parlent de vampires toute la journée. Je connais un homme qui fait aller les bateaux sans voiles ni rames, avec de la vapeur d'eau bouillante; il a nom le citoyen de Joufroy; il est marquis et fou comme Samuel Hahnemann; il fait un mélodrame intitulé: la Vampire. Le théâtre Saint-Martin en croulera! Moi, je donnerais la perruque du professeur Loysel pour voir la vampire qui mange en ce moment la moitié de Paris… Revenons à notre affaire: dans le tombeau de Szandor, il y avait un vampire qui sortait la nuit, traversait la Save à la nage et désolait la contrée jusqu'à Belgrade. Ce vampire était comte, comme le prouve l'inscription du tombeau; il avait été enterré en 1646… Et voilà le drôle: le comte de Szandor avait la même devise latine que le citoyen comte de 1804, ou la citoyenne comtesse qui vous a prêté son mouchoir pour bander votre blessure.
Ce disant, Patou étala sur la table noire la batiste où les lettres brodées ressortirent en blanc.
La devise qui courait autour de l'écusson était ainsi: In vita morte, in morte vita!
—Vraie devise de Vampire! s'écria Patou. «dans la vie la mort, dans la mort la vie!…» Pour vous finir l'histoire du comte Szandor, après cent-cinquante-huit ans de séjour dans sa tombe, ce gentilhomme avait encore de très beaux cheveux noirs, des yeux en amande et des lèvres rouges comme du corail. Il lui manquait néanmoins une dent. On lui a planté une barre de fer rouge dans le coeur, méthode chirurgicale qui parait adoptée généralement pour traiter le vampirisme… A leur place, moi, j'aurais causé un peu avec ce gaillard-là, pour savoir ce qu'il avait dans l'idée; je l'aurais examiné de pied en cap; je l'aurais soigné, parbleu! par la méthode de Hahnemann, et il aurait pu, une fois guéri, nous raconter la guerre de Trente ans, de première main, sauf les deux dernièresannées…
Quand Patou fut parti, René prit le mouchoir brodé et l'approcha de ses lèvres.
Le lendemain, il reçut une lettre dont l'écriture inconnue lui fit battre le coeur.
Le large cachet de cire noire portait le même écusson que le mouchoir brodé et la même devise aussi: In vita mors, in morte vita.
Un malaise courut dans les veines de René, puis il sourit orgueilleusement, pensant: