Et comme il cherchait des objections dans sa raison aux abois, se disant: «Aurait-elle osé me raconter, elle-même sa propre histoire?» sa mémoire lui répondit:
—C'est la loi! Elle a obéi à la loi de son infernale existence en me racontant sa propre histoire!
Il poussa un horrible cri, et, sautant sur ses pieds, il se rua contre la porte avec folie. La porte était solide comme un mur.
Pendant une heure il s'épuisa en vains efforts. Quand il tomba enfin, brisé, il lui sembla qu'une lèvre humide et glacée s'appuyait sur sa bouche, et il perdit le sentiment, comme le clocher de Saint-Louis-en-l'Ile carillonnait l'Angelus de midi.
XIII
LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
Deux jours après, c'est-à-dire le 3 mars de cette même année 1804, tout Paris restait en grand émoi par rapport à la conspiration Moreau-Pichegru-Cadoudal, qui avait été, disait-on, si près de réussir. Le secrétaire général de la préfecture de police reçut avis, vers la tombée de la nuit, qu'un homme insistait pour parler en secret à M. Dubois. Moreau et Pichegru étaient sous les verrous, mais Georges Cadoudal demeurait libre, et toutes les mesures prises pour découvrir sa retraite avaient échoué.
Le citoyen Dubois, qui devait être comte d'empire, tenait la préfecture de police depuis le 18 brumaire; il avait fait de son mieux dans les affaires du Théâtre-Français et du Carousel, néanmoins le premier consul avait de lui une idée assez médiocre et ne le regardait point comme un sorcier, au contraire.
Il y avait, en ce temps-là, plus de polices encore que nous ne l'avons dit, et la police, de M. le préfet était très sévèrement contrôlée: d'abord par la police générale du grand juge Régnier, ensuite par la police du château, menée par Bourienne, et la police militaire, à qui l'on donnait pour chef Anne-Jean-Marie-René Savary, duc de Rovigo, enfin par la contre-police de Fouché, qui, rentré dans la vie privée et habitant tour à tour son château de Pont-Carré ou son hôtel de la rue du Bac, avait toujours l'oeil à toutes les serrures.
M. Dubois était persuadé que de l'issue de l'affaire Cadoudal dépendaient son influence ultérieure et sa fortune.