Mais Angèle n'était pas encore une femme tout à fait; les jeunes filles aiment autrement que les femmes. Angèle tenait le milieu entre la femme et la jeune fille.

René tourna le coin de la rue de Saint-Louis et se dirigea vers le retour du quai d'Anjou qui faisait face à l'île Louviers. Ce n'était pas la première fois qu'Angèle suivait René. Elle avait le droit de le suivre, si la plus sacrée de toutes les promesses, ce contrat d'honneur liant l'homme à la pure enfant qui s'est donnée, confère un droit.

Angèle était pour tous la fiancée de René de Kervoz; elle était sa femme devant Dieu.

Jamais elle n'en avait tant vu qu'aujourd'hui.

Ce qu'elle soupçonnait, depuis longtemps peut-être, lui entrait dans le coeur, ce soir, comme une certitude amère.

René aimait une autre femme.

Non point comme il l'avait aimée, elle, doucement et saintement. Oh! que de bonheur perdu!

René aimait l'autre femme avec fureur, avec angoisse.

A moitié chemin de la rue Poultier, au retour oriental du quai d'Anjou, un mur monumental formait l'angle de la rue Bretonvilliers, à l'autre bout de laquelle était le cabaret de la Pêche miraculeuse.

Le pâté de propriétés compris entre les deux rues formait la pointe est de l'île; il se composait du pavillon de Bretonvilliers et de l'hôtel d'Aubremesnil, avec leurs jardins: ces deux habitations, séparées seulement par une magnifique avenue, appartenaient au même maître, l'ancien conseiller au parlement dont il a été parlé.