Par la porte ouverte de la bibliothèque, un chant venait, accompagné par les accords d'une harpe.

La harpe était alors à la mode et toute jolie femme faisait faire son portrait dans le costume prétentieux de Corinne, les pieds sur une pédale, les mains étendues comme dix pattes d'araignée et grattant sur l'instrument théâtral par excellence des arpèges solennels comme une phrase de Mme de Staël.

La guitare vint ensuite, terrible décadence des dernières années de l'empire et transition langoureuse à la migraine que l'abus du piano épand sur le monde.

Des trois instruments le plus haïssable est assurément le piano, dont les Anglaises elles-mêmes ont fini par comprendre le clapotant clavier. Il n'y aura rien après le piano, qui est l'expression la plus accomplie de la tyrannie musicale.

La guitare faisait moins de bruit.

La harpe était belle.

La voix qui venait par la porte de la bibliothèque disait un chant hardi, sauvage, ponctué selon ces cadences inattendues et heurtées du rythme slave. La voix accentuait cette mélodie presque barbare avec une incroyable passion.

La voix était sonore, étendue, pleine de ces vibrations qui étreignent l'âme. Elle mordait, s'il est permis de faire un verbe avec le participe technique usité dans la langue du dilettantisme.

Si la voix n'avait pas chanté, remuant le coeur de René jusqu'en ses fibres les plus profondes, il eût ouvert la bouche déjà pour demander où il était; mais il restait sous le charme et retenait son souffle.

Il ne savait pas où il était. Rien de ce qu'il voyait par les fenêtres ne lui rappelait le plat paysage qui entourait la maison du chemin de la Muette. C'étaient ici de grands arbres et au delà, de hautes murailles, tapissées de lianes.