La Gloriette et sa Petite-Reine étaient populaires des deux côtés de la Seine. On les connaissait au Jardin des Plantes, où Lily menait jouer sa fillette, quand l'ouvrage ne donnait pas. Malgré la différence de leurs toilettes, dont chacun s'étonnait, il n'y avait point de méprise possible: quoique l'une fût l'élégance même et que le costume de l'autre eût pu convenir à une bonne, c'étaient bien la mère et l'enfant. On les aimait comme cela.

Revenons cependant à la baraque de madame Canada, où nous avons laissé Lily et Petite-Reine, pour raconter leur histoire. Les bonnes gens du quartier Mazas en savaient à peu près aussi long que nous, sauf ce détail de la première jeunesse de Lily parmi les chiffonniers et le nom de Justin de Vibray.

Au fond elles ont toutes la même histoire.

Petite-Reine ne se possédait pas de joie. C'était la première fois qu'elle allait au spectacle, et le spectacle était superbe.

Comme si madame Canada eût voulu la remercier d'avoir montré le chemin «au monde», elle enleva de son programme la lutte à main plate, l'exercice du canon, le «travail» de l'homme qui porte trois cents livres entre ses dents gâtées et généralement tout ce qui ne devait point amuser sa petite providence.

Au contraire, elle fit jouer force marionnettes, exhiba des figures de cire, et jongla elle-même avec de belles boules de cuivre, des poignards et des saladiers; car elle possédait une grande quantité de talents.

Mais ce qui ravit la fillette au troisième ciel, ce fut la danse de mademoiselle Freluche, qui fit une douzaine d'entrechats sur la corde raide, et, contre son habitude, acheva son travail sans tomber une seule fois.

Petite-Reine applaudit de ses deux mains mignonnes et bien gantées. Dans la baraque, tout le monde la regardait et l'admirait; elle était une partie du spectacle.

On la regardait aussi de la scène, les deux yeux ronds du jeune Saladin étaient fixés sur elle avec une expression étrange. Vous n'avez pas oublié Saladin, le triangle.

Il était un peu le maître chez madame Canada, ce Saladin, bien que la bonne femme le détestât cordialement. Elle avait peur de lui. Dans son opinion, le «blanc-bec», comme elle l'appelait, était capable de tout.