Madame de Chaves ne souriait plus; les deux chevaux avaient ralenti le pas d'eux-mêmes.

—Vous ne m'avez jamais fait le récit détaillé de vos amours, dit la duchesse d'un ton sérieux. Vous êtes malade, toute femme est médecin; voyons, j'attends votre confession.

La figure du jeune comte s'éclaira. Le plus grand bonheur de ces pauvres amoureux est de raconter leur martyre.

Il prit l'histoire au premier battement de son cœur, alors qu'il était au collège ecclésiastique du Mans. Il montra, timidement et craignant plus que le feu le sourire moqueur qui pouvait naître sur les lèvres de sa compagne, cette enfant d'une idéale beauté, chaste comme un rêve de poète et réduite à danser sur la corde raide au milieu d'un troupeau grossier de saltimbanques.

Il la montra ignorante de la honte qui entoure sa profession, mais ne subissant pas non plus la fièvre des bravos.

Il l'avait vue telle qu'elle était, le comte Hector, parce qu'il l'aimait sincèrement et profondément.

Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui sommeillait en elle à l'état latent parce qu'on ne lui avait jamais donné l'occasion d'éclater.

Madame de Chaves suivait avec un entraînement, dont elle ne se rendait pas compte, ce récit d'une naïveté presque enfantine, et l'intérêt qui brillait dans ses yeux encourageait sans cesse le narrateur.

Il ne cacha rien; il raconta sans rire et, au contraire, avec une croissante émotion, la fameuse scène de la demande en mariage, faite à Échalot et à madame Canada; il récita par cœur les lettres qu'il écrivait à mademoiselle Saphir, il avoua même l'envoi audacieux de sa photographie.

Et la duchesse de Chaves ne riait pas non plus; si elle interrompait parfois, c'était pour prononcer de ces paroles qui trahissent involontairement l'intérêt excité.