Il en fut ainsi pendant trois jours consacrés au repos et pendant trois nuits où s'accomplissaient des étapes forcées. Le régiment avait un guide à cheval que nul ne connaissait. On suivait, la plupart du temps, des chemins de traverse.

Au matin du 14 octobre, on arriva au bord d'une rivière. Personne ne savait au juste où l'on était, car on se cachait des gens du pays et il était sévèrement défendu soit de marauder, soit de s'informer. Ceux qui connaissaient l'Allemagne conjecturaient que la rivière était la Lippe et qu'on se trouvait aux environs de la petite ville de Halteren, située à quelques lieues seulement du Rhin.

Ce matin-là, on ne s'arrêta point comme à l'ordinaire. Il faisait un brouillard des plus épais. La Lippe, qui était fort basse, fut traversée à gué, et chacun put s'apercevoir alors que le régiment était suivi par un convoi de prisonniers westphaliens, composé de tous les malheureux paysans qui avaient pu surprendre le secret de la marche.

Une fois la Lippe franchie, on continua d'empaqueter à l'arrière-garde tous les pauvres diables que leur mauvais sort amenait sur le passage du régiment. Vers dix heures du matin, comme le brouillard se levait, on entra sous bois dans le grand parc appartenant au prince de Lippe-Oldenbourg, qui se trouve entre Halteren et Dorsten.

Ce parc, admirable solitude, n'abritait communément sous son ombrage que le gibier de Son Altesse Sérénissime, mais il avait aujourd'hui d'autres habitants. L'armée entière de M. le maréchal-marquis de Castries était là, infanterie, cavalerie et artillerie, plus un demi-millier de prisonniers allemands glanés le long de la route.

On peut dire que tous ceux qui avaient vu cette mystérieuse armée étaient pliés avec les bagages, et à chaque instant on en amenait d'autres, étonnés de voir tout ce monde.

La nuit tomba vite avec la brume glacée des derniers jours d'automne, qui revenait. Entre six et sept heures du soir, M. de Soleyrac, qui avait été mandé par le maréchal, rejoignit sa troupe et ordonna incontinent le départ. Où allait-on? À l'attaque des lignes de Wesel, dont le siège, loin d'être levé, comme on l'avait dit, était poussé avec une terrible activité par Ferdinand de Brunswick en personne?

Partout où il y a des hommes rassemblés, on trouve cette espèce particulière de bavards qui sait ou prétend savoir la fin des choses, et de nos jours, cette espèce, prodigieusement accrue, forme la majorité des populations. Au régiment d'Auvergne, on comptait deux ou trois hommes forts, qui connaissaient le plan de campagne bien mieux que le général en chef lui-même. Ceux-là disaient qu'Auvergne était envoyé en perdition, pour marquer un faux mouvement vers le sud, pendant que le gros de l'armée allait prendre la ligne à revers, en suivant le cours de la Lippe.

Dans cette hypothèse, Auvergne devait bientôt rencontrer le Rhin, et l'événement sembla donner raison à cette opinion, car, vers onze heures de nuit, le peloton d'avant-garde se heurta à la rive du grand fleuve, qui roulait paisiblement ses basses eaux. On fit halte et le guide donna un son du cor, auquel il fut répondu sur la rive droite, qui était occupée par les Français depuis Dusseldorf jusqu'à Meurs.

Au bout de quelques instants, on entendit un bruit de rames dans le brouillard, et M. de Plélo dit: