—Voilà le bac!

C'était une toute petite barque, et il eût fallu bien des voyages pour passer le régiment dans ce bateau-là; mais le nouveau venu s'entendit avec le guide, et Auvergne se remit en marche, eu remontant rapidement le fleuve. Au bout d'une heure, on commença d'ouïr un tapage confus, et ceux qui avaient quelque expérience de la guerre devinèrent qu'il y avait là des pontonniers en train de faire leur office.

En effet, on aperçut bientôt dans le noir la tête d'un pont de bateaux qui était achevé, et sur lequel Auvergne passa fort à l'aise. Le bruit venait d'un autre pont beaucoup plus long, auquel on travaillait pour la cavalerie. Les stratégistes furent déroutés. C'était donc toute une armée qu'on attendait...

Auvergne arriva à Meurs au point du jour et y prit son repos. Le lendemain, 15 octobre, Auvergne partit en plein jour, à deux heures de l'après-midi, mais le régiment n'était plus seul. Environ trois mille hommes de recrues se mirent en marche avec lui et deux autres détachements de vieilles troupes, appartenant, celles-là, à M. de Castries, emboîtèrent le pas entre Meurs et Kersel, car on avait l'air de s'en aller vers la Meuse hollandaise.

La nuit vint que la troupe, augmentée d'un escadron de dragons, était à deux ou trois lieues nord-ouest de Gueldre, dans un pays boisé où le colonel de Soleyrac fit mine de prendre des dispositions pour bivouaquer. On devait être bien près d'une ville ou d'un gros bourg, car le vent apporta le son d'une horloge qui battait sept heures. On alluma le feu sans se gêner: on était en pays ami, et M. de Soleyrac, qui n'était pourtant pas causeur, fut entendu disant:

—Demain, nous coucherons à Clèves.

Les stratégistes, à tour de bras, pensèrent aussitôt que la campagne était finie et se donnèrent la consolation de maudire un peu M. de Choiseul, qui prenait ainsi plus de peine à reculer que les autres pour aller en avant, si bien qu'à toutes les fois qu'on tournait les talons, ce mot courait dans les rangs:

—La poste est arrivée de Versailles!

Cette fois, pourtant, ce n'était point le cas, et M. de Choiseul n'était pour rien dans l'affaire.

Un peu avant huit heures, M. de Soleyrac manda Nicolas et lui dit: