—Alors, l'ennemi sera là, devant?
—Ou derrière, je ne sais pas.
—Entendons-nous bien: quel est précisément mon devoir?
—Votre devoir, chevalier, répondit M. de Soleyrac, en reprenant, cette fois, son sérieux, est de rester où vous serez, sans avancer ni reculer; Auvergne tout entier sera derrière vous, jouant le même rôle que vous, s'allongeant, s'élargissant, se gonflant pour figurer l'armée dans cette nuit brumeuse qui sera noire comme l'encre sous bois, tandis que M. le maréchal passera à droite ou à gauche de l'embuscade, peut-être à droite et à gauche en même temps, à la faveur des ténèbres.
—De sorte que les autres se battront pendant qu'on fera chez nous le pied de grue! dit Nicolas avec un mouvement de mauvaise humeur.
—M. de Castries m'a dit, répliqua Soleyrac: «Si je connaissais un plus brave régiment qu'Auvergne, je le choisirais pour cette besogne-là.» Nous serons plantés comme un lumignon pour marquer l'endroit où les Allemands ont creusé leur chausse-trape.
—Et rien à faire?
—Qu'à attendre la mort... Mais ventrebleu! chevalier, comprenons-nous bien tous les deux: il y aurait un cas de trahison, c'est celui où quelqu'un d'entre nous se laisserait surprendre et assassiner sans crier gare! Auvergne va être, cette nuit, la sentinelle de la France, et vous serez la sentinelle d'Auvergne. Faut-il vous dire, comme M. le maréchal: «Si je connaissais un plus brave que vous, je l'aurais choisi?...»
Nicolas saisit la main qui lui était tendue, et Soleyrac dit en lui donnant congé:
—Bonne chance donc, chevalier, et souvenez-vous de ma dernière parole: Sentinelle, prenez garde à vous!