Le chevalier avait tenu quartier à Ruremonde pendant plusieurs mois et aussi à Klostercamp; il n'était pas sans avoir fait nombre d'excursions dans ce pays de Gueldre; mais l'obscurité était si épaisse et le guide trouvait moyen de rester si constamment sous bois qu'on n'avait aucun moyen de reconnaître la route.
Le chevalier, selon sa consigne, se bornait à suivre pas pour pas, et ne perdait jamais de vue son Hessois, gardant toujours devant lui, à trois enjambées de distance, la longue silhouette du drôle qui se dégingandait dans les ténèbres.
Il n'avait pas l'air fatigué le moins du monde, tandis que Nicolas, si bien découplé qu'il fût, avait son uniforme baigné de sueur. Les soldats ne se gênaient pas pour gronder par derrière, et menaçaient de s'arrêter; c'était parmi eux un concert de malédictions.
—Où nous mène-t-on de ce train? se demandaient-ils. Est-ce nous qui ouvrons la débandade?
Le chevalier venait de consulter sa montre, qui marquait le quart après dix heures, quand le grand diable de Hessois se mit à courir tout à fait. On venait de descendre une rampe assez raide par un chemin creux; les talons du guide sonnèrent sur les planches d'un pont rustique. Dans ce fond, le brouillard était si dense que Nicolas ne voyait même pas l'eau sur laquelle passait le pont.
Il avait l'œil fixé en avant sur son fantôme de guide qu'il voyait surtout avec ses oreilles; mais la sensation qu'on éprouve en traversant des lieux connus, lors même qu'on a un bandeau sur la vue, était née en lui et le tenait depuis le haut de la rampe, et son regard faisait des efforts inouïs pour percer la nuit, quand les ténèbres s'épaissirent encore autour de lui parce qu'on entrait dans une allée d'arbres dont le feuillage persistait malgré la saison.
Nicolas regardait à travers ce bandeau impénétrable comme s'il se fût attendu à reconnaître ce riant paysage: les aunes, l'étang, le moulin, et jusqu'à l'églantier en fleur où Jeanneton lui avait cueilli une rose.
Mais tout était noyé dans le noir, même l'églantier qui devait avoir ses graines rouges d'automne à la place des petites roses du printemps: Nicolas ne vit rien, sinon des choses longues et blanches qui passaient à droite de lui.
On allait si vite maintenant que la distance s'élargissait entre le chevalier et ses soldats, dont quelques-uns étaient encore de l'autre côté du pont.
Quand je dis que les ombres blanches passaient, c'était l'illusion de la course. Elles étaient en réalité immobiles, et Nicolas le vit bien quand, tournant subitement à droite pour suivre un brusque mouvement du guide, il se trouva entouré par les troncs sveltes d'un plant de bouleaux.