Jeanne, cependant, était restée sur le seuil du Cloître à écouter et à songer. Elle se demandait pourquoi son fiancé avait passé devant la maison amie sans lever le marteau de la porte. Depuis plusieurs jours déjà, des maraudeurs de Brunswick sillonnaient la contrée, et de la chambre de Jeanne on entendait, quand le vent donnait, le canon du siège de Wesel. Il y avait des Allemands logés par force dans les maisons de Klostercamp. Joseph Dupleix, qui cherchait à se retirer dans Gueldre avec sa famille, avait armé ses serviteurs, et Jeanne, si libre d'ordinaire, n'avait plus permission de s'égarer dans ses promenades favorites. Elle aurait dû rentrer bien vite et refermer la porte avec soin. Pourquoi restait-elle?
Certes rien ne l'y invitait. Le froid de cette nuit humide l'avait saisie sous ses vêtements légers. Pourquoi ne refermait-elle pas cette porte qu'on lui avait ordonné de ne point laisser ouverte?
Et que cherchait son regard à travers ce mur de brume qu'il lui était impossible de percer?
Peut-être qu'à ces questions Jeanne elle-même n'aurait point su répondre. Non seulement elle ne rentra point, mais nu-tête qu'elle était et à peine vêtue, elle traversa la cour du Cloître, dont elle franchit la petite grille en grelottant.
On entendait encore le pas de Bastian dans le chemin qui descendait au pont de planches.
Jeanne de Vandes ne referma pas plus la grille qu'elle n'avait refermé la porte. Elle se mit à presser le pas tout à coup, comme si elle eût voulu rejoindre le meunier.
Puis, tout à coup encore, elle s'arrêta, et au lieu de prendre le sentier du moulin, elle tourna sur la gauche à travers champs.
À dater de ce moment, vous eussiez dit une somnambule qui va malgré elle, marchant droit devant soi sans se presser ni ralentir le pas. Par la route qu'elle avait prise et qui menait à la bonde de l'étang, elle pouvait gagner l'autre rive sans passer le pont du moulin. La distance n'était pas plus longue; seulement ce chemin prenait l'allée des aunes à revers, la chaussée destinée à retenir les eaux se trouvant juste au-dessous de la petite coulée qui remontait à la loge de Lisela.
Jeanne prit cette coulée au moment où les traînards du détachement d'Auvergne tournaient l'étang en sens contraire, et ce fut peut-être le bruit de leur marche qui l'empêcha de s'engager dans l'allée des aunes.
Je dis peut-être, car il n'est pas possible de chercher dans les données de la raison humaine la réponse à cette question que nous posions tout à l'heure: «Où allait-elle?»