Il semble que sa destinée fut de croiser la route où marchent et tombent les martyrs de cette ardente et belle ambition qui combat non pas pour soi-même, mais pour la grandeur de la patrie. Des relations de famille et aussi de voisinage existaient entre les d'Assas et les Saint-Véran, hôtes du château de Candiac, près de Nîmes, qui fut le berceau de cet admirable soldat, le marquis de Montcalm, dont il a été parlé déjà dans ces pages à propos de l'effronté laisser-aller que M. le duc de Choiseul mit à abandonner les Français du Canada.

Ce n'est point ici le lieu d'appuyer sur cette honte, la plus profonde peut-être parmi toutes celles que l'histoire amoncelle sur la mémoire du «grand ministre.» Nous l'effleurons seulement pour constater que notre Nicolas d'Assas, cornette au régiment d'Auvergne, dut faire partie, en qualité de capitaine, du contingent régulier que M. de Bernis envoyait au secours de nos frères canadiens.

Il avait été désigné par Montcalm lui-même.

On ne sait pas au juste s'il embarqua. Selon toute vraisemblance, l'avènement de M. de Choiseul coupa court à ces envois de troupes qui déplaisaient si fort à l'Angleterre.

C'est ici que nous sommes bien forcés de laisser voir la pénurie de nos renseignements personnels. Mon camarade et ami Henri de la B... disait que d'Assas avait mérité l'amitié de M. le maréchal de Broglie et qu'il s'était distingué en toutes rencontres, principalement dans la campagne de Hanovre, commencée par M. d'Estrées, terminée par M. de Richelieu et dans laquelle ce fameux duc de Cumberland que les Écossais appelaient «la hache protestante» et «le boucher des Stuarts» fut si vertement humilié. D'Assas fut blessé l'année suivante au désastre de Rosbach. Dans mes souvenirs si lointains d'écolier, je ne démêle qu'un seul fait ayant physionomie d'anecdote, et encore n'est-ce point un fait de guerre.

Nicolas se trouvait en quartier de convalescence, pour cette blessure ou une autre, dans la ville d'Arras, lors de l'avènement de M. de Choiseul, quand arriva le régiment de Guémenée, qu'on appelait aussi le Contingent canadien et dont le nouveau ministre, inaugurant du premier coup sa lamentable politique, avait contremandé l'embarquement sur les deux vaisseaux de l'État le Champlain et le Tonnant. Les canonniers de la Ferté, qui se reformaient à Arras et occupaient les deux casernes, donnèrent une fête au régiment de Guémenée, composé en majeure partie de recrues bretonnes et dont le colonel, M. de Malestroit de Bruc, avait la tête un peu hors du bonnet.

Vous devez bien penser que nos Bretons ne nourrissaient pas une très grande vénération pour M. de Choiseul, qui venait de décapiter leur aventure. Pendant que les officiers festoyaient, les soldats avaient à discrétion cette bonne bière aigre du Nord, qui finit par monter au cerveau comme le vin quand elle ne donne pas la colique. À force de boire ce faro français, froid et lourd, les cerveaux, je ne sais comment, s'échauffèrent, et voilà que nos bas Bretons confectionnent un mannequin, l'habillent du pourpoint à brandebourgs affectionné par le ministre, et le promènent par les rues avec un étendard portant cette inscription: «à M. de Choiseul-Stainville, homme de confiance des Autrichiens, des Anglais, voire des Prussiens.»

Il paraît que la ville d'Arras regrettait M. de Bernis, disgracié pour avoir voulu la paix, et n'aimait pas son successeur, qui devait si mal faire la guerre. Les bonnes gens du peuple se joignirent aux soldats, les canonniers s'en mêlèrent. Il y eut émeute bel et bien. Nicolas, qui se promenait le bras droit en écharpe, le bras gauche appuyé sur sa canne, rencontra le tumulte et voulut y mettre ordre. On se moqua de lui parce qu'il était tout blême et qu'il marchait courbé en deux.

—Tron dé l'aër, disait ici mon camarade Henri, les pigeons du Vigan roucoulent, si les bas Bretons baragouinent! Mon oncleu Nicolasse repiqua tout raideu comme un mât de cocagneu! Et tron de l'aër! et bagasseu de Marseilleu! le voilà monté sur uneu borneu, palabrant comme deux douzaineu de ceusseu qui prêcheu! mo'n bo'n, asse pas peur! il leur dit: «Vous êteu des pouleu! vous êtes des âneu! Le premier qui bougeu, le premier qui souffleu, je lui casseu ma canneu sur la nuqueu! Derrièreu le ministreu, tas de bêteu, il y a lou ré, et derrièreu lou ré, il y a la Franceu!»

Et, ôtant tout à coup son bras blessé hors de son écharpe, il dégaîna, brandit son épée et cria sans plus patoiser: