—Mes enfants, avant de vous en retourner chez vous, dites comme moi, si vous êtes Français: «Vive le roi! vive la France!»

On le porta en triomphe, et l'émeute d'Arras fut finie.

Mon camarade Henri savait mieux l'histoire des premières amours, des uniques amours, peut-on dire, du chevalier d'Assas. Il connaissait le Cloître pour avoir accompli, en famille, dans son enfance, un pélerinage au lieu, tout voisin du Cloître, où le héros fut frappé. Il était poète, et il faisait de ce coin de terre flamand une peinture dont je désespère absolument de retrouver le charme vague. Quand je regarde en arrière, je vois dans le lointain de ses paroles un grand étang. C'est ce qui ressort le mieux, parce que, sur les bords de cet étang, dans une vallée bordée d'aunes et qui menait au bois de bouleau, grimpant la pente de la petite colline, Jeanne de Vandes et le chevalier se rencontrèrent, seul à seule, pour la première fois.

Jeanne avait déjà l'air d'une grande demoiselle, quoiqu'elle fût encore bien enfant. Elle revenait de visiter ses pauvres et tenait à la main le panier qui avait contenu le pot de soupe et la fiole de vin de France, destinés à la veuve d'un nommé Fritz Klein, bûcheron allemand. Cette pauvre femme se mourait de chagrin au milieu de cinq petits enfants affamés. Jeanne nourrissait tout ce monde-là sur sa propre bourse, qui n'était pas lourde; elle apprenait, en outre, aux aînés à lire et à écrire, tout en racommodant leurs vêtements, car la mère ne pouvait plus coudre.

L'allée d'aunes suivait le contour de l'étang jusqu'à un moulin, bâti sur de longs pilotis qui ressemblaient à des échasses. Il était gris avec des murs inclinés en dedans, comme ceux des redoutes, et sa toiture de planchettes peintes en rouge se voyait de très loin. Sa roue à palettes énormes était mise en mouvement par le filet d'eau qui alimentait l'étang et qui heureusement tombait de haut.

Le moulin était une île qui communiquait avec la rive par un pont tremblant, lequel aboutissait à un sentier perdu dans les saules et au bout duquel était le Cloître. Mais c'était loin et haut. Il fallait passer un petit vallon plus bas que l'étang, où les oiseaux d'eau pullulaient l'hiver. On y entendait les halbrands cancaner au printemps comme si c'eût été un coin de basse-cour; mais ils étaient difficiles à approcher, parce que les roseaux de la Passion, avec leurs longs boudins de velours, croissaient dans la boue et que cette boue n'avait point de fond. Des hommes s'y étaient noyés.

Puis la route remontait, tortueuse, entre deux rampes de roches, dont trois pendaient comme des bêtes fauves accoudées à leur agreste balcon et regardant attentivement les gens qui passaient.

Puis elle débouchait, la route, sur un champ de choux violets, bombé en dos d'âne et redescendant d'un côté vers l'étang, pendant que l'autre gravissait la colline, au sommet de laquelle étaient trois bâtiments: deux vieux et un tout neuf.

Le neuf était au milieu: une maison blanche, coiffée par derrière de panaches touffus appartenant à un magnifique bouquet de chênes.

À droite, la maison qu'on appelait proprement le Cloître, montrait, en effet, une perspective d'arcades désemparées; à gauche, le «Prieuré» moins ruiné, s'adossait à un pan de muraille isolé qui gardait à son centre une longue fenêtre d'église, dont les nervures tréflées n'avaient pas perdu une seule de leurs pierres. Il n'y manquait que les vitraux.