—Monseigneur a sonné deux fois, dit l'un de ces messieurs. Ai-je l'honneur de parler au chevalier d'Assas?
Nicolas répondit affirmativement, et tout de suite une porte recouverte d'une épaisse draperie lui fut ouverte.
On ne l'annonça point, cette fois. Il entra, et la porte retomba sans bruit derrière lui.
Il se trouva dans une chambre très vaste, meublée avec une sorte d'austère coquetterie, où un homme de quarante ans à peu près, dodu, grassouillet, frais, rond, un peu vieillot, comme un amour de Boucher qu'on eût laissé prendre de l'âge, était assis devant un bureau de bois d'ébène et travaillait. En face de lui pendait à la muraille le portrait du cardinal de Richelieu, peint par Philippe de Champaigne: celui-là même qui avait appartenu à Louis XIII.
Ce portrait, beaucoup trop grand pour le lieu, prenait toute la place et gênait deux autres cadres, dans l'un desquels le roi montrait sa jambe, tandis que dans l'autre, cette pauvre sainte reine Marie Leczinska, supérieurement habillée par Louis Tocqué, étalait son manteau de fleurs de lis sur une robe qui est estimée comme le chef-d'œuvre du broché-rococo, et regardait la couronne de France en tâchant de sourire.
Le cardinal, lui, du haut de son immense cadre, était bien obligé de regarder l'homme frais et bien en chair comme une poularde, dont Vanloo nous a laissé une si curieuse image; nez à la Roxelane, regard d'ingénue démissionnaire, bouche en cœur, menton de bourgeoise fondante que l'embonpoint commence à taquiner.
Peut-être que ce terrible génie, le maître de Mazarin, s'étonnait un peu de se trouver là, en face de ce successeur de poche qui faisait de vains efforts pour donner des airs d'aigle à sa tête d'ortolan très intelligent.
C'était le signe des temps: la grande politique française restait accrochée à un clou avec le souvenir de nos victoires, et, quoique morte, elle semblait énorme, pendant que la petite politique de commis et de grisette à qui l'Angleterre donnait des frissons vivait et trônait au ras de terre.
L'une de ces politiques était représentée par un géant qui se dressait maigre et pâle, car il en coûte cher pour porter le poids du patriotisme et du génie; l'autre, Dieu merci, n'avait sur ses rondes épaules aucun fardeau pareil; elle se portait très bien et engraissait d'une livre à chaque soufflet de l'étranger que nous recevions sur les fossettes de ses joues.
Mais je parle après plus de cent ans, et Vanloo peignait d'après le vif: si vous voulez bien comprendre l'homme et l'époque, lisez le portrait de Vanloo!