Une fois que la porte du cabinet fut refermée, notre chevalier se trouva donc seul avec Étienne François de Choiseul-Stainville, duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères et véritable roi de France, puisqu'il n'avait au-dessus de lui qu'Antoinette Poisson, marquise de Pompadour. Le potentat ne se retourna point. Il écrivait, et, au milieu du silence qui régnait, sa plume grattait le papier avec un petit bruit de souris qui grignote.
Nicolas, debout et muet auprès du seuil, se mit à regarder les trois portraits qui sortaient vaguement de leurs cadres à la lueur des bougies. C'était la reine qui lui faisait face. On parlait peu de la reine, qui passait à bon droit pour une sainte, et que dire d'une sainte au XVIIIe siècle!
Le jeu des lumières mettait une profonde tristesse derrière son sourire, tandis que ses yeux si bons allaient vers sa couronne doublée d'épines, et il y avait une tendresse d'enfant dans son regard, passant par dessus les fleurs de lis pour caresser le noble visage de ce roi, doux et beau, mais fatal, dont la jeunesse avait promis un héros et dont l'âge mûr, faisant faillite à toute glorieuse espérance, s'offrait au monde comme un exemple redoutable des profondeurs où l'homme vicieux peut salir son âme et ruiner son corps. Entre la chère et modeste femme, obstinée dans l'amour qu'elle portait à son mari, à son roi, et le malheureux prince que le poison de son éducation première putréfiait sur pied, comme s'il eût porté en lui toutes les infections de la Régence, le prêtre d'acier se dressait, le prêtre qui coupait les têtes des factieux, même quand elles se plantaient sur des épaules de princes: Richelieu! le plus grand Français de la monarchie; grand parce qu'il était inflexible, Français parce qu'il ne voulait personne entre la France et le roi...
—Pourquoi, diable! demandait M. de Bernis, qui n'aimait pas beaucoup son successeur, pourquoi, diable! a-t-on mis ce grand vilain portrait chez Choiseul? S'il voulait à toute force un Richelieu, que ne prenait-il M. le Maréchal? Au moins, ils pourraient causer de leurs commerces!
Quand le chevalier fut las de contempler le colosse, ses yeux redescendirent vers le petit homme, coiffé en bourse et bourré dans son fameux frac à brandebourgs, qui écrivait, qui écrivait toujours et d'abondance; car la lettre était pour sa fructueuse patronne, Marie-Thérèse d'Autriche.
Tout a une fin, cependant; la plume de M. le duc grinça un dernier cri en fouettant vigoureusement son parafe, et il daigna se retourner vers son cousin par alliance, qui n'avait pas bronché depuis le temps.
M. le duc avait l'œil perçant et se vantait de parcourir le livre intérieur d'un homme d'un seul regard. Il parcourut donc notre Nicolas, à qui l'examen, selon l'apparence, ne fut pas défavorable.
—Chevalier, lui dit, en effet, M. de Choiseul, je suis content de vous voir. Les parents de Mme la duchesse sont les miens et je les affectionne aussi sincèrement que les membres de ma propre maison. J'ai ouï parler de vous plusieurs fois, et M. de Soleyrac, qui nous approche un peu par les Beaupré, vous fait l'honneur de vous distinguer très particulièrement. Je suis étonné qu'étant à Paris déjà depuis plusieurs semaines, vous n'ayez point porté vos hommages à Mmes de Choiseul et de Grammont.
—Je n'ai d'autre excuse, répondit le chevalier, que ma timidité de soldat et la crainte d'être importun.
—Et aussi le manque de loisir, mon cousin d'Assas, dit le ministre, car je vous sais fort occupé.