À quelque prix que ce fût, il me fallait faire honneur à la lettre de change que mon pauvre Lucien tirait sur moi.

Je suis de ceux qui n'ont pas des douzaines d'amis, ni même une demi-douzaine. J'admire les larges cœurs, capables de contenir des foules, mais je n'en voudrais pas pour amis. Cela sent l'auberge.

Faut-il pousser plus loin ma confession? Pourquoi non, puisque précisément je vais faire pénitence? Je n'avais jamais eu d'ami dans le sens admirable que j'attache à ce mot.

Eh bien! ce soir, j'avais un ami. Pour la première fois, mon cœur battait largement à une pensée qui n'était ni d'ambition ni d'amour.

C'est bien vrai, je me sentais vivre aujourd'hui autrement qu'hier. Toute mon âme, emportée par un élan inconnu, allait vers ce pauvre être, ce cher martyr, que j'avais laissé là-bas, à la maison de santé de Belleville, seul, triste, navré, défiant du monde entier et peut-être de moi-même.

J'avais devant moi sa pâle figure si douce, si belle aussi, mais marquée au coin d'une si terrible faiblesse, et d'où le malheur avait banni la fierté.

Je le voyais,—et je l'écoutais dans les lignes que je venais de lire. Cette tendresse timide dont il avait si obstinément entouré mon souvenir s'emparait de moi avec plus de puissance qu'une amitié hautement avouée.

Elle avait deviné en moi, cette tendresse, des qualités que je ne connaissais pas moi-même.

Lucien s'était-il trompé dans ce rêve non exprimé, mais qui perçait à chaque page de son récit: ce rêve d'un ami modèle—qui était moi—vaillant, dévoué, prêt à tout, ne devant reculer devant rien?

Hier, je ne sais pas. Aujourd'hui, non, Lucien ne s'était pas trompé.