Voilà ce que la bande arrachée me laissa lire:

«Le Pirate, courrier de la politique, du commerce, des arts, de la littérature et des tribunaux...»

Je suppose que vous aimez comme moi les journaux dits «d'esprit», qui plaisantent agréablement sur toutes choses sérieuses et préparent avec une douce gaieté le terrain où les révolutions glissent dans le sang.

Ces œuvres quotidiennes et légères sont assurément les plus jolies fleurs de notre jardin intellectuel.

Sans apprêt, sans prétention, sans études maussades, elles offrent, sous une forme aimable, tous les avantages d'une encyclopédie. On les voit en effet tour à tour apprendre l'éloquence à nos Bossuets, l'art de la scène à nos Talmas, la musique à Mozart et la langue française à l'Académie.

Ils ne doutent de rien et ils ont bien raison! Un jour, vous les voyez enseigner au parquet de Paris comment il faut instruire l'affaire Troppmann, et le lendemain, ils professent pour la Compagnie de Suez l'art de percer les isthmes. La science infuse bout sous les chapeaux de leurs articliers. Demandez-leur n'importe quoi et surtout ne vous gênez pas; soyez sûrs qu'ils n'ignorent pas plus ceci que cela. Ils sont uniformément en mesure de remontrer la politique à Guizot, la diplomatie à Talleyrand, la stratégie aux Prussiens et la pharmacie aux apothicaires.

Et ils ont de l'esprit, avec cela, beaucoup, tous les jours, et quelque temps qu'il fasse.

J'ouvris Le Pirate. Il en tomba un petit carré de papier imprimé, expliquant que Le Moustique, «courrier de la politique, du commerce, des beaux-arts, de la littérature et des tribunaux», étant obligé de disparaître par suite de nombreuses condamnations, l'idée avait germé de le remplacer par Le Pirate, pareillement «courrier de la politique, du commerce, des beaux-arts, etc.»

Ceux des anciens abonnés qui seraient assez rusés pour deviner que c'était exactement la même chose, étaient priés de ne pas le dire au gouvernement.

En tête du numéro, la liste des rédacteurs: tout le monde.