Dirai-je à tous ceux-là: elle est innocente précisément parce qu'elle vous paraît coupable? Il n'y a ici que mes yeux pour ne point porter le bandeau qui aveugle tous vos regards? Vous subissez l'influence d'un mauvais génie....
C'est l'exacte vérité, Geoffroy, mais on ne plaide pas ces mystiques visées. Je passe déjà pour avoir le cerveau frappé. On me taxerait d'incurable folie.
Et le ministère public viendrait, les mains pleines de preuves mathématiques. Il jouerait avec les dates qui sont pour lui: il s'appuierait sur un ensemble concordant de témoignages....
L'entends-tu? moi, il me semble que j'y suis, et que tout mon sang est parti de mes veines!
Voilà ce qu'il dira:
—Messieurs les jurés, malheureusement, ma tâche est trop facile. Laissant de côté les antécédents de l'accusée et ceux de sa famille, qui militeraient contre elle, j'arrive tout de suite aux faits de la cause. (Ici, le récit du crime.) Depuis que j'ai l'honneur de porter la robe, il ne m'était pas encore arrivé de rencontrer une cause où l'ensemble des circonstances produisit une somme d'évidences, équivalente au flagrant délit.
Voici une jeune fille qui est la cousine et l'héritière d'un jeune homme, au point de vue d'une immense succession à échoir. Cette jeune fille se rapproche du jeune homme sous un faux nom; sous un faux nom, elle devient sa maîtresse.—et le jeune homme est assassiné.
Le jeune homme était de ceux qu'on aime, noble, brillant et beau. La jeune fille eût consenti à partager: elle se fût contentée du mariage. Mais le jeune homme avait conservé assez de sens moral pour ne pas choisir sa femme là où il avait pris sa maîtresse. Il était sur le point d'épouser une jeune personne pure par elle-même et par sa famille, «On n'épouse pas Fanchette!» disait-il souvent au rapport des témoins. Fanchette est jalouse, elle parle de vengeance.—et le jeune homme est assassiné.
Comment est-il assassiné? Fanchette avait perdu sa mère. Une main secourable la place dans une maison pieuse. Va-t-elle dire à l'accusation: «À l'heure du crime je pleurais au pied des autels»?... Non, il y avait sept jours qu'elle s'était évadée du couvent de la Sainte-Espérance quand le jeune homme a été assassiné.
Elle est faible, le jeune homme était fort. On a trouvé sous la table de l'orgie un flacon de substance narcotique, destiné à égaliser les forces.