Le vieux leva la main. Le jeune la lui prit et la serra sans méchanceté.

—Il n'y a rien de bête comme de se fourrer des attaques d'apoplexie foudroyante, lui dit-il. Voilà vos deux grosses veines qui se gonflent et votre cou qui enfle comme celui d'un dindon.... Vous dites à feu mon grand-père, c'est ma grand'mère qui me l'a raconté: «Papa, chacun son tour. Vous avez mené l'attelage tant que vous avez eu bon œil et bon poignet. Maintenant vos lunettes n'y voient goutte et votre moignon tremble. Vous verseriez la diligence, papa, je prends les guides et le fouet.» Il paraît tout de même que c'était vrai car le père mit son menton dans son giron.

—Moi je ne vous dis pas ça, papa, reprit le fils Jacques, parce que je vaux mieux que vous. Je vous dis: restez sur votre siège, mais laissez-moi manier le fouet et tenir les chevaux en bride. Comme ça, vous vivrez et vous mourrez tranquillement.

L'ancien ne répondit pas tout de suite. Il savait bien que la résistance était impossible à cause de la défection de sa bonne femme. Aussi sa rancune alla contre la bonne femme.

—Je veux bien que tu mènes les affaires, Fanfan, dit-il, mais pourquoi acheter de la soie à la vieille?

Le fils Jacques se redressa.

—Papa, fit-il, vous n'avez jamais été en état de me comprendre. Vous souvenez-vous d'un soir où vous me refusâtes trente sous d'une mécanique que j'avais inventée? C'était pour la tontine.... Oui? Vous vous en souvenez, pas vrai? C'est vrai qu'il y manquait quelque petite chose. Un premier jet n'est pas complet. Mais voilà sept ans que j'y travaille et que je la perfectionne. C'est déjà un joli ouvrage maintenant et ça deviendra encore un plus joli ouvrage plus tard. Le temps importe peu quand on est jeune. J'y mettrai tout le temps qu'il faudra, et toutes les herbes de la Saint-Jean aussi pour que l'affaire devienne la reine des affaires. La robe de soie que j'ai donnée à Mme Louaisot, mon papa, est une herbe de la Saint-Jean destinée à nourrir l'affaire.

Depuis ce soir-là, le vieux ne remua plus. Je n'y gagnai pas, car n'ayant plus personne à mener il prit l'habitude de me battre. Le fils Jacques et la bonne femme pensèrent qu'on ne pouvait lui refuser cette satisfaction-là.

Mais d'un autre côté, comme je fus bientôt seul à le servir, l'idée me vint de lui voler une part de son manger, et je ne m'étais jamais vu à pareille fête. Je sus vers cette époque ce que c'était qu'un blanc de poulet!

Le fils Jacques menait l'étude quoique Louaisot l'ancien fût toujours assis devant son grand bureau de bois noir. Mais le fils Jacques faisait encore bien d'autres choses.