—Est-ce que je serais assez heureux, s'écria M. Cressonneau aîné, avant même que j'eusse passé le seuil, pour pouvoir quelque chose qui vous fût agréable? Nous sommes croisés si souvent dans le monde! Et je regrettais de ne pas vous avoir été présenté. Je suis un de vos lecteurs, vous savez! La littérature me délasse énormément.
Il me montra d'un geste arrondi un coin de son bureau où la dernière pièce de Dumas fils caressait la dernière pièce de Sardou, assises toutes les deux sur le dernier roman d'Edmond About. Ces choses charmantes paraissaient être là un peu comme les autres bibelots: pour la montre.
—Mais, reprit-il, vous avez peut-être honte d'avoir écrit une des jolies pages de ces temps-ci? (Ce fut seulement ici que M. Cressonneau aîné me serra la main.) Vous auriez grand tort. Dans le roman, il y a beaucoup de diplomatie, et, dans la diplomatie, encore plus de roman.
Pour le coup, il respira, pensant avoir fait un mot.
Il était assez joli garçon, ce magistrat de la jeune école. Il avait bien un peu le verbe offensant de l'avocat, mais cela passait, tant il avait franchement envie de plaire et tant il sentait bon de loin. Je tirai mes notes de ma poche, mais il n'avait pas fini.
—Plaisanterie à part, continua-t-il comme si jusque-là il n'eût débité que des gaietés folles, votre roman m'a pincé tout à fait. Il y a là-dedans une étude extrajudiciaire extrêmement subtile. Nous autres de la jeune école, nous prenons nos renseignements où nous les trouvons. C'est original. On y apprend beaucoup.... Parbleu! je ne veux pas dire que vous n'ayez pas lu l'institutionnelle anglais Wilkie Collins,—et l'auteur d'Est Linné dont je ne me rappelle plus le nom,—et cette grosse bonne femme de miss Bradons,—et surtout ce fou qui est si intéressant quand il ne vous asphyxie pas sous l'ennui, l'Américain Edgard Phi, mais enfin je ne m'en dédis pas: c'est original, malgré la banalité de votre thèse: l'erreur judiciaire. Voulez-vous la vraie vérité? Vous la savez aussi bien que moi: il n'y a jamais eu d'erreur judiciaire. L'affaire Lesurques elle-même fut un «bien jugé»; à plus forte raison, les autres. Seulement cela sert à faire tous les ans beaucoup de drames et beaucoup de romans qui désennuient les oisifs. Et nous sommes tous des oisifs, cher M. de Rœux, aux heures où nous faisons des romans et où nous en lisons. J'ai vraiment hâte de savoir ce que vous allez m'ordonner.
J'avais plus de hâte que M. Cressonneau, car son éloquence me paraissait un peu prodigue.
—M. l'avocat général... dis-je.
—Ah! interrompit-il, très bien! vous me donnez une leçon à la Talleyrand. Pourquoi vais-je me frotter à un diplomate? J'ai compris: je redeviens avocat général des pieds à la tête!
Il prit une pleine poignée de papiers timbrés et en couvrit le coin du roman et de la comédie, après quoi il se frotta les mains.