Que Marthe préférât son enfant à elles, on ne pouvait s'en étonner, mais elle aimait l'oncle Jean; pourquoi ce front sévère et glacé chaque fois que les filles du bon vieillard s'approchaient d'elle?

Ce ne pouvait être un pur caprice. Les bonnes langues de la société disaient bien que Madame était jalouse et qu'elle enrageait, suivant l'expression des trois Grâces Baboin, de voir les petites mendiantes surpasser en beauté l'héritière de Penhoël. Mais le moyen de soupçonner un sentiment si bas dans l'âme haute et digne de Marthe!...

Il y avait de quoi, pourtant, être jalouse. L'Ange de Penhoël méritait bien son nom. Impossible de rêver une figure plus virginale et plus céleste. Mais, dans la régularité même de ce visage exquis, un peu de monotonie s'engendrait. L'ensemble de ses traits mignons révélait une langueur paresseuse qui se retrouvait dans la démarche, dans la pose, partout. Le piquant, d'ailleurs, pouvait manquer à sa physionomie trop douce, dont les lignes se fondaient, effacées, sous les masses de cette chevelure blonde, pâle et presque divine auréole qui donnait au front de l'enfant une sérénité uniforme et inaltérable.

Chez les filles de l'oncle Jean, au contraire, tout était mouvement, vie, force, jeunesse. Leurs tailles sveltes et souples avaient une élasticité pleine de vigueur. C'étaient les vierges robustes et hardies, qui pouvaient s'asseoir d'un bond sur la croupe nue des chevaux du pays et courir, franchissant haies et palissades, sans autre frein que la sauvage crinière de leurs montures. C'étaient aussi les vierges timides, vives à sourire et promptes à rougir, moqueuses parfois, aimantes toujours, fougueuses à chercher le plaisir et ardentes à poursuivre le mystère inconnu de la vie.

Romanesques et gaies à la fois, sensibles à l'excès et fermes pourtant à l'occasion comme des hommes courageux; de bonnes filles avec cela, simples, franches, le cœur sur la main, et dignes pourtant quand il le fallait: de vraies Penhoël, ma foi! sachant redresser leurs têtes fières et mettre je ne sais quel dédain victorieux dans leurs jolis sourires...

Et si vous les eussiez vues, que d'élégance véritable et choisie sous leurs petits costumes de paysannes! Malgré leurs jupes courtes et leurs souliers à boucles, malgré les petits bonnets ronds, sans rubans ni dentelles, qui avaient peine à retenir la richesse prodigue de leurs chevelures, il était bien impossible de se méprendre. C'étaient des demoiselles! Où avaient-elles pris cette grâce noble et aisée, ce charme indicible qui se respire comme un parfum et qu'on ne peut point définir, ces manières, pour emprunter encore une fois le langage des trois demoiselles Baboin? On ne savait.

Il fallait fermer les yeux ou avouer qu'elles étaient adorables, et que jamais jeunes filles n'avaient possédé plus de franches séductions, plus d'entraînements chastes, plus de brillant, plus de piquant, plus de naïfs pouvoirs d'ensorceler les cœurs.

Et cependant, il n'y avait point foule de soupirants autour d'elles. Roger aimait Cyprienne; Étienne aimait Diane: c'était tout. Les autres jeunes gens de la contrée étaient de braves gaillards qui voulaient épouser quelques sous, pour vivre et vieillir, en honnêtes crustacés, dans les gros souliers de leurs aïeux. Nulle part, en ce monde, fût-ce dans la Chaussée-d'Antin ou dans le quartier de la Banque, fût-ce même dans ces ruelles du vieux Paris où moisit l'usure crochue, on ne compte si bien qu'aux champs.

Le spectacle de la belle nature élève l'âme et détourne des mariages d'amour. Chloé avait des rentes; Estelle était une héritière. Sans cela, Némorin ni Daphnis ne leur eussent point fait la cour. C'est la civilisation qui a trouvé le roman. Les sauvages ne marchandent-ils pas, quand il s'agit d'épouser, comme s'il était question de se donner une jument ou douze chèvres?

Or Cyprienne et Diane ne possédaient pas un pouce de terre au soleil. Elles n'étaient point le fait des jeunes messieurs de Glénac, de Bains ou de Carentoir, qui pouvaient décemment demander mieux...