«Je ne sais pas si mon départ vous a surpris, mais je suis bien sûr que vous en aurez éprouvé de la peine: ne m'aimiez-vous pas autant que je vous aimais, mon bon frère? Si vous n'avez point deviné mon secret, il faut que je vous le dise, comme je vous ai dit toujours ce que j'avais dans le cœur. Cela vous attristera, René, mais je suis seul et je souffre. Laissez-moi vous confier tout mon malheur.
«Et puis notre vénéré père se fatiguera de ne plus me voir. Il accusera d'ingratitude le fils sur qui comptait sa vieillesse. René, vous plaiderez ma cause. Vous lui direz que jamais mon amour et mon respect ne furent plus profonds; vous lui direz tout ce que votre cœur vous dictera, mon frère, car mon secret est pour vous, pour vous seul...
«Et notre mère! Oh! je n'ai plus de courage en songeant à ce que j'ai perdu...
«Parfois, ma pensée franchit la grande mer, si longue à traverser; je reviens à Penhoël; je vous revois tous: les cheveux blancs de mon père, ma mère accourant à ma voix, et vous qui sautez de joie, René; et Marthe, dont les grands yeux bleus hésitent entre les pleurs et le sourire...»
Deux larmes coulaient sur les joues de Madame.
La respiration du maître de Penhoël était pénible. On n'eût point su dire si c'était toujours la colère ou bien une émotion nouvelle qui pesait ainsi sur sa poitrine.
«Le bonheur!... le bonheur! reprit-il, en poursuivant sa lecture; hélas! quand je m'éveille après ce doux songe et que je me retrouve seul et maudit!...
«Je n'ai pas vingt-deux ans! Ma vie sera bien longue encore peut-être. Que ferai-je en ce monde? Je n'ai plus de famille; mon avenir est sans but et mon passé n'est qu'un regret amer...
«Mon Dieu! avais-je mesuré mes forces quand j'ai accompli ce sacrifice?
«Je ne m'en repens pas, mon frère; je vous voyais dépérir et changer, vous dont l'adolescence était naguère si belle; je cherchais à deviner votre mal, et un jour, couché dans votre lit où vous clouait la fièvre, vous me dîtes: