—Maintenant que tu raisonnes, tu dois te rendre compte de bien des choses: j'ai accepté une lourde responsabilité en consentant à ce mariage. Mon excuse est dans la tendresse sans bornes que j'ai pour toi, chérie; il fallait que ce malheureux jeune homme fût sauvé, puisque tu serais morte de sa mort; toute autre considération s'est effacée à mes yeux. Je pensais à vous deux jour et nuit, et je me suis dit: «Quand Maurice sera délivré, il quittera la France, elle voudra le suivre, et tout ce qu'elle veut il faut que je le veuille; mon devoir est à tout le moins de régulariser autant que possible cette situation...»

—Ah! fit-elle en s'interrompant, je sais bien que j'aurai beau faire, tout cela est en dehors des règles et rien de tout cela ne sera sanctionné par le monde: je sais bien que ce mariage lui-même restera nul aux yeux de la loi, mais j'ai ma conscience, vois-tu, j'ai ma religion; j'ai pu renoncer à l'approbation du monde, je n'ai pas voulu désobéir aux commandements de Dieu. Voilà le motif de ma conduite, fillette... À quoi rêves-tu donc? tu ne me réponds plus.

Valentine lui tendit la main et prononça tout bas:

—Je vous écoute, ma mère, et je vous remercie.

—M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, est un bon prêtre, reprit la marquise comme si elle eût plaidé vis-à-vis d'elle-même, c'est un très bon prêtre, nous le connaissons tous, et il a fallu l'insistance de M. de Saint-Louis pour vaincre ses scrupules, car enfin ce que nous allons faire n'est pas régulier...

Elle essuya ses paupières mouillées.

—Mais il ne s'agit pas de cela, dit-elle d'une voix qui était presque étouffée par les larmes, je n'ai plus que toi sur la terre, pauvre chérie, et cependant, ce n'est pas pour toi que je pleure. Tu as bon cœur, tu vas partager mon chagrin. Depuis le jour de deuil où j'appris que je n'avais plus de fils, je ne me souviens pas d'avoir eu ainsi l'âme navrée. C'est une si vieille amitié que la nôtre! et il avait pour toi une tendresse si paternelle! Mon enfant, ah! mon enfant, il y a en ce moment un saint qui se prépare à monter au ciel; nous allons perdre l'excellent colonel Bozzo. Il est couché sur son lit d'agonie; jamais, entends-tu, jamais il ne se relèvera!

La main de Valentine, froide comme glace, serra les bras tremblants de la marquise, mais elle ne prononça pas une parole.

—Sans doute, fit cette dernière, je ne t'accuse pas, ma fille; tu n'as qu'une pensée; il n'y a plus de place dans ton cœur pour les peines de ceux qui t'entourent. Mais si tu savais comme celui-là t'aimait! Si tu savais... c'est lui, c'est lui seul qui a tout fait, c'est à lui que tu devras ton bonheur, si ma prière est exaucée et si tu es heureuse; c'est chez lui, c'est auprès du pauvre lit où il souffre, où il se meurt, qu'on va dresser l'autel...

—Ah! interrompit Valentine, dont les yeux étaient toujours baissés, c'est chez le colonel Bozzo que Maurice et moi nous allons être mariés!