En ce temps, je commençais à parler français et par habitude sans doute de la langue espagnole, je prononçais avec affectation toutes les lettres.
Un peu plus tard je taillais avec un couteau et sculptais des manches de poignard sans le poignard; un tas de petits rêves incompréhensibles pour les grandes personnes. Une vieille bonne femme de nos amies s’écriait avec admiration: «Ce sera un grand sculpteur.» Malheureusement cette femme ne fut point prophète.
On me mit externe dans un pensionnat d’Orléans. Le professeur dit: «Cet enfant sera un crétin ou un homme de génie.» Je ne suis devenu ni l’un ni l’autre.
Je revins un jour avec quelques billes de verre colorié. Ma mère furieuse me demanda où j’avais eu ces billes. Je baissai la tête et je dis que je les avais changées contre ma balle élastique.
«Comment? toi mon fils, tu fais du négoce.»
Ce mot négoce dans la pensée de ma mère devenait une chose méprisante. Pauvre mère! elle avait tort et avait raison en ce sens que déjà enfant je devinais qu’il y a un tas de choses qui ne se vendent pas.
A onze ans j’entrai au petit Séminaire où je fis des progrès très rapides.
Je lis dans le Mercure quelques appréciations de quelques littérateurs sur cette éducation de séminaire dont ils ont eu à se débarrasser plus tard.
Je ne dirai pas comme Henri de Régnier que cette éducation n’entre en rien dans mon développement intellectuel: je crois, au contraire, que cela m’a fait beaucoup de bien.
Quant au reste, je crois que c’est là où j’ai appris dès le jeune âge à haïr l’hypocrisie, les fausses vertus, la délation (Semper tres); à me méfier de tout ce qui était contraire à mes instincts, mon cœur et ma raison. J’appris là aussi un peu de cet esprit d’Escobar qui, ma foi, est une force non négligeable dans la lutte. Je me suis habitué là à me concentrer en moi-même, fixant sans cesse le jeu de mes professeurs, à fabriquer mes joujoux moi-même, mes peines aussi, avec toutes les responsabilités qu’elles comportent.