Vers 10 heures un bruit continu, comme un édifice de pierre qui s’écroulerait attira mon attention. Je n’y tins plus et je sortis dehors de ma case, les pieds aussitôt dans l’eau.

A la pâle lueur de la lune qui venait de se lever, je pus voir que j’étais ni plus ni moins au milieu d’un torrent qui charriait les cailloux venant se heurter aux piliers de bois de ma maison. Je n’avais plus qu’à attendre les décisions de la Providence et je me résignai. La nuit fut longue.

Aussitôt le petit jour je mis le nez dehors. Quel étrange spectacle que, dans cette nappe d’eau, ces blocs de granit, ces énormes arbres venant d’on ne sait où. La route qui était devant mon terrain avait été coupée en deux tronçons: de ce fait je me trouvais sur un îlot enfermé moins agréablement que le diable dans un bénitier.

Il faut vous dire que ce qu’on nomme la vallée d’Atuana est une gorge très resserrée en certains endroits où la montagne forme muraille. En pareil cas toutes les eaux des plateaux du haut descendent à pic dans le torrent. L’Administration toujours peu intelligente a fait là, juste le contraire de ce qu’il y avait à faire. Au lieu de faciliter l’écoulement des grandes eaux, elle a fait juste le contraire barrant de toutes parts avec un amoncellement de cailloux. De plus, sur les bords, même au milieu du torrent, elle laisse pousser des arbres, qui naturellement sont renversés par les eaux et forment autant d’instruments de démolition, renversant tout sur leur passage. Les maisons dans ces pays chauds et pauvres sont de construction légère et un rien les renverse: autant d’éléments de désastre. La raison n’est donc rien, pour qu’on la foule de pareille façon; déjà il n’est plus question que de reboucher sommairement les trous faits par le torrent. Mais des ponts! où est l’argent, l’éternelle question. Où est l’argent?

Qu’on nous laisse, nous simples colons, gérer nos affaires, employer nos fonds à des ouvrages utiles, au lieu d’entretenir tous ces employés insolents et médiocres. On verra alors ce que peut devenir une petite colonie. Je dis... Une petite colonie, comme celle des Marquises.

Ma case a résisté et lentement nous allons tâcher de réparer les dégâts. Mais à quand la prochaine inondation?

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Le Journal des Voyages (auteurs autorisés), la géographie de Élisée Reclus nous ont fait la description des Marquises avec leurs côtes inaccessibles, leurs montagnes à pente rapide, granitiques. Je ne veux rien ajouter de mon cru; ce ne serait pas scientifique.

Je veux vous parler des Marquisiens ce qui sera assez difficile aujourd’hui. Rien de pittoresque à se mettre sous la dent. Jusqu’à la langue, qui aujourd’hui, est abîmée par tous les mots français mal prononcés. Un cheval (chevalé), un verre (verra), etc...

On ne semble pas se douter en Europe qu’il y a eu soit chez les Maories de la Nouvelle-Zélande, soit chez les Marquisiens un art très avancé de décoration. Il se trompe, Monsieur le fin critique quand il prend tout cela pour un art de Papoue!