Tous ces pasteurs, ces professeurs, ces jeunes filles, qui, pour sentimentales qu’elles soient, n’oublient pas cependant force repas, poissons fumés et jambons sans oublier le gibier; tout ce monde-là nous arrive sur la scène française, comme de lourdes statues, solidement construites il est vrai, mais qu’un statuaire grec voudrait affiner.
Entre les mains d’un Rodin, je commencerais à les aimer. Ibsen les observe avec son œil. Il est bon qu’à notre tour nous les observions aussi, en crainte d’un envahissement protestant, de ces fiançailles au sens pratique où l’on joue avec le tout mais pas ça, de toute cette boueuse philosophie à cheval sur les convenances.
Dans la balance du Nord le cœur le plus vaste ne résiste pas contre une pièce de cent sous. Moi aussi j’ai observé le Nord, et ce que j’y ai trouvé de meilleur ce n’est pas assurément ma belle-mère mais le gibier qu’elle cuisinait si admirablement. Le poisson aussi est excellent. Avant le mariage tout est familial, mais après, gare dessous, tout est dissolvant.
A Copenhague une grande dame oublie dans un magasin son porte-monnaie marqué à son chiffre. Dans le porte-monnaie il y avait un préservatif en baudruche. Mais dans ma maison, dans une mansarde, un couple vivait en concubinage; il fut bel et bien conduit en prison.
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A propos d’Ibsen, parlons du théâtre. Il y a là, il me semble, un futur cadavre qu’on ne peut sauver mais qu’on voudrait empailler pour le montrer à la foule, à distance, pour lui faire croire toujours à son existence.
Certainement l’art littéraire du théâtre demande droit à la vie et je le lui accorde grandement. Dieu merci, il y a encore des lecteurs. Mais des lecteurs seulement. Je crois même que l’art du théâtre dégagé du théâtre y gagnerait. Il y a là au théâtre des exigences scéniques qui gênent l’auteur. Tout d’abord le style gêne les acteurs et le public.
Sur la scène trois choses existent seulement, les acteurs, le décor et l’intérêt ou l’amusement. Là tout est truc, trompe-l’œil.
Quand une mère a perdu son enfant et le retrouve, ce ne sont pas les paroles qui précèdent qui amènent la larme au coin de l’œil, pas même ce cri: «Ciel! ma fille,» mais l’arrivée de la chère petite qui dit: «Maman.»
Un Sardou et de bons acteurs, voilà tout ce qu’il faut au théâtre.