Chacun d’ici peut le voir sans lunettes.

La lecture de ce poème avait mis la compagnie fort en gaîté. On ne riait pas moins des questions que posait Mlle Beauvoisin, qui est cependant fort loin de l’ingénuité, quand les termes étaient voilés, car elle entend mieux les mots précis.

On s’animait davantage à mesure que l’heure devenait tardive. La lecture de ce Parapilla avait ouvert la voie à des propos privés de toute retenue. Ceux-là mêmes, qui n’avaient pris qu’une part effacée à la causerie et n’avaient pas imposé l’attention, s’émoustillaient, et chacun tenait à écouter quelque aventure scabreuse personnelle, ou qu’il donnait pour telle. Dans un grand éclat de voix, c’était déjà le désordre qui suit un festin où tout a été prodigué. Soudain, on tourna les yeux du côté de M. de Fontpeydrouze ; il entreprenait Mlle Beauvoisin pour qu’elle se mît nue, et elle ne se prêtait point à cette fantaisie. Il me faut bien confesser, que les gens d’esprit qui s’étaient rencontrés à cette table étaient, eux aussi, bien près de perdre le sens, sous l’effet des fumées du vin, car ils applaudissaient à cette idée et pressaient cette fille de quitter les vêtements ; ils souhaitaient que, leur donnant l’illusion d’une divinité mythologique, ce fût elle qui remplît leur verre. D’autres, qui s’affranchissaient de toute délicatesse, proposaient qu’on la tirât au sort et que le gagnant n’eût point plus de réserve que n’en avait eu le docteur Préval dans son expérience. La résistance de Mlle Beauvoisin paraissait une offense qu’elle faisait à la compagnie, et on lui demandait, puisqu’on savait du reste qu’elle n’était pas même de moyenne vertu, quelle imperfection elle avait à cacher. Mais, bien qu’entourée de toutes parts (M. de Fontpeydrouze avait déjà découvert sa gorge) elle s’opposait à cette prétention de l’obliger à se déshabiller. Ce n’était point assurément un reste de pudeur, mais bien qu’elle n’eût rien à apprendre de la brutalité de certains appétits, elle n’était point disposée à les satisfaire. Elle trouvait inutile cet étalage de ses charmes que, dans l’état où se trouvaient les convives, on eût peut-être discutés impertinemment. Au demeurant, elle avait été plus sobre que ceux qui l’enserraient, et il était visible que, quel que fût le piquant des propos échangés, elle se fût ennuyée ou n’eût ressenti quelque déception.

Dans le temps qu’on la cernait ainsi, qu’on froissait et déchirait sa robe, elle s’élança vers moi, qui éprouvais quelque gêne de ces sortes de violences faites à une femme, quelle qu’elle fût, et elle me dit :

— Défendez-moi, et je vous appartiendrai de bonne grâce.

J’écartai d’elle, doucement d’abord, sur un ton de badinage, les plus hardis, et, tout en plaisantant, je réussis à les assagir, en leur rendant, par mes remontrances auxquelles je donnais cette bonne humeur, quelque lueur de raison. Mais Fontpeydrouze, que l’ivresse avait tout à fait gagné, s’approcha de si près de Mlle Beauvoisin que je la fis passer derrière moi, en étendant la main pour la protéger. Nous fûmes ainsi face à face.

— Monsieur, dit-il d’une voix alourdie, veut garder la proie pour lui seul ?

Je répondis, en gardant un ton de froide politesse, que je le priais, en premier lieu, de ne pas me faire sentir ainsi son haleine. Il riposta en disant que, s’il se pouvait mieux tenir debout, il me disputerait cette femme, qu’il avait amenée. La scène menaçait de devenir pénible. M. Tournay, qui s’était ressaisi, s’interposa et m’invita, en me frappant amicalement sur l’épaule, à reconduire cette nymphe, si ombrageuse par hasard, puisqu’elle avait fait de moi son chevalier, et qu’elle risquait de troubler l’harmonie d’une réunion qui n’avait été qu’aimable. M. de Fontpeydrouze, au demeurant, n’eût point longtemps soutenu une discussion, car il était tombé devant les pieds d’une chaise, et demandait confusément qu’on l’aidât à s’asseoir plus commodément.

Le logis de Mlle Beauvoisin était situé rue de l’Arche-Pépin, non loin de Saint-Germain-l’Auxerrois. Nous eûmes le loisir de nous entretenir pendant que le carrosse nous y amenait. Elle me remercia de l’aide que je lui avais apportée et voulut bien m’assurer qu’elle tiendrait la promesse qu’elle m’avait faite. Si elle n’avait plus toute la fraîcheur de la première jeunesse, elle ne laissait pas que d’être encore agréable, et, j’étais en disposition d’accepter cette bonne fortune imprévue. Mais elle rafraîchit un peu mon humeur galante en me disant que M. de Fontpeydrouze l’avait fort abusée, en lui promettant de l’introduire dans une société où elle trouverait aisément un riche protecteur, quelqu’un de ces Anglais dont les libéralités étaient fameuses. C’est cet espoir qu’il lui avait fait payer trois louis, mais les convives n’avaient songé qu’à parler, et aucun d’eux ne faisait figure d’entreteneur cousu d’or. S’ils s’étaient allumés à la fin du repas, ce n’était que par jeu, dont elle n’avait à tirer que moquerie, et point d’avantage.

Ces confidences rabaissèrent un peu ma vanité, qui n’avait point à se glorifier beaucoup d’une telle conquête. Du moins m’éclairèrent-elles complètement sur M. de Fontpeydrouze et m’expliquèrent-elles l’instinctive répulsion que j’avais sentie pour lui.