— Il est vrai, fit-il, qu’il m’avait amusé avec ses hâbleries : ce ne fut qu’en l’observant, à table, que je soupçonnai, un peu tard, qu’il pouvait bien n’être qu’un coquin. Mais laissons cela. Je suis tout plein d’un récit que l’on vient de me faire… Je vous le ferai à mon tour… Savez-vous, continua M. Tournay, que nous avons, dans le successeur de M. de Sartines, un lieutenant de police qui a une manière de philosophie ? Il se trouvait tout à l’heure chez M. Bouret, auquel il faisait visite. Je lui demandai des nouvelles d’un certain chevalier de Melle, que j’ai quelque peu connu, et que je savais être au For-l’Évêque, arrêté sur des présomptions d’être l’auteur de petits vers satiriques contre des gens en place.
« La prison du For-l’Évêque n’est point pour effrayer beaucoup. Habituellement, c’est là qu’on enferme les comédiens coupables de quelque infraction ou les débiteurs de mauvaise volonté. M. de Melle n’a point assez d’importance pour qu’on l’ait conduit à Vincennes ou à la Bastille. Le logis de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois est, assurément, rébarbatif d’aspect, avec sa haute façade délabrée, mais il y a des accommodements avec les règlements et les guichetiers, et, pourvu qu’on dispose de quelque argent de poche, la captivité n’est point fort rigoureuse. Ceux qui l’ont subie n’emportent pas d’âpres souvenirs.
« Cependant, M. de Melle montra à son arrivée, un accablement qui étonna le concierge Duverger, habitué à plus de résignation chez ses hôtes. Le chevalier est un homme d’une quarantaine d’années, qui a eu une vie assez aventureuse, et son passé, l’ayant exposé à plus d’un accident, semblait d’avoir armé contre l’ennui de quelques démêlés avec la justice. Il n’en paraissait pas moins profondément affligé, et il ne cessait de pousser de grands soupirs.
« Quelques personnes, qui n’étaient pas sans avoir entendu parler de lui, car il fréquentait les théâtres et avait même travaillé pour la Comédie Italienne, lui avaient fait courtoisement accueil et l’avaient prié à souper ou à prendre part à quelque partie de pharaon. Il avait décliné les invitations, comme si les sentiments qui l’oppressaient ne lui eussent laissé aucune liberté d’esprit.
« Les jours suivants, son attitude n’avait pas changé. Sa mélancolie s’était même accentuée. Il ne touchait pas aux mets qui lui étaient servis. Duverger le vint trouver pour s’informer de lui.
« — Combien de temps durera ma détention ? demanda le chevalier.
« — C’est là, malheureusement, Monsieur, répondit le garde de prison, le seul point sur lequel je ne puisse vous renseigner. Pour tous les autres, je suis votre serviteur. Mais pourquoi cette humeur noire ? Votre cas n’est pas des plus graves. Vous pouvez passer ici le temps le plus agréablement du monde. Ne vous ai-je pas réservé une chambre à cheminée, fort propre et fort commode ? Vous empêche-t-on de vous promener à votre gré dans le préau ? N’avez-vous pas, pour votre distraction, une compagnie choisie ? Ces messieurs ont mille ressources d’esprit. On n’entend que rires, même dans les chambres d’en bas, celles où les prisonniers sont à la paille.
« Le chevalier de Melle, haussa les épaules. L’exemple des autres n’était point convaincant pour lui. Il restait visiblement livré aux plus amers soucis. Duverger revint à la charge.
« — Monsieur, lui dit-il, tous mes pensionnaires sont gais. Vous ne voulez point l’être et j’en suis fort navré. C’est pour moi une affaire d’amour-propre. Je suis pourtant aux petits soins pour vous. Je cherche vainement ce qui peut vous manquer en cette maison.
« — La liberté, Monsieur.