Vitalis, dont M. Lescaa avait été peut-être la meilleure affection, était blême de rage. Autour de lui, les autres affligés, placés tout de suite après le cercueil, que portaient huit hommes, hâtaient les porteurs à voix étouffée. Sous l'humide ciel, parmi la haine de ce peuple et ses huées, suivi d'un cortège éperdu, on eût dit que le mort fuyait les abois d'une meute.
La route de l'Église est montante. En dernier lieu, où la côte tourne et devient rude, les criards parurent s'essouffler, et ce fut d'assez paisible allure qu'on déboucha, en longeant la gendarmerie, sur la placette qui fait parvis à Saint-Éloi. Mais là, d'autres Part-Prenants attendaient l'Onagre. Là aussi, la Mortiripuaire était groupée; et dès que le cortège parut, entama la Marche funèbre de Chopin, qui, par un naturel penchant des musiciens, s'accommoda bientôt au mouvement d'une mazourque. Les porteurs ragaillardis, hâtèrent le pas, entraînant les affligés dans leur sillage. On entendit souffler M. Pétrarque Lescaa, qui était court d'haleine.
Mais presque aussitôt la clameur des Part-Prenants recommença de gronder. De nouveaux venus coururent, par les ruelles, se joindre au tumulte. On entendit claquer de toutes parts les contrevents, que des femmes fermaient en implorant Dieu. Un homme gras, avec du jaune, qui fumait sa pipe au second étage de la gendarmerie, disparut à l'intérieur, et, tandis que la musique au désarroi éteignait un à un ses cuivres, la foule sembla se recueillir. Tout à coup, de cette masse d'hommes, une pierre jaillit, qui tomba en retentissant sur le cercueil sonore.
Ce fut comme un signal. Une volée de cailloux s'abattit sur le cortège, d'où répondirent des cris d'effroi, de douleur. Presque aussitôt le gros du convoi, puis les affligés, firent volte-face, se débandèrent, coururent, et, la redingote en oriflamme, à corps perdu, s'engloutirent au tournant de la côte. On vit bondir des hommes massifs. Quelques chapeaux noirs roulèrent oubliés. Et tout disparut.
Vitalis était resté. Une pierre l'avait décoiffé; une autre meurtri à l'épaule. Il faisait tête, comme un gibier courageux qui cherche où rendre les coups dont il saigne. Mais à ce moment l'un des porteurs, atteint à la poitrine, lâcha le brancard, en gémissant. Le cercueil oscillait déjà vers la terre: Vitalis n'eut que le temps de s'élancer à la place vide.
—Allons, cria-t-il aux autres: vite à l'Église.
Mais déjà, plusieurs Part-Prenants en occupaient la porte, menaçants, comme s'ils eussent voulu interdire à leur ennemi le pardon suprême. Les porteurs ralentiront leur marche.
—Allons, cria Vitalis encore. Vous avez donc peur!
—Eh, Dioü bibann, grommela l'un d'eux; tous hésitaient, quand on entendit des appels qui approchaient. Une voix harmonieuse et forte cria:
—Nous arrivons, ne bougez pas!