C'était Beaudésyme, qu'accompagnait le capitaine. Dessoucazeaux suivait de près, ayant rallié quelques fuyards. Le brigadier lui-même, empêtré de ses bottes boueuses, accourait mollement, sans aucun de ses hommes avec lui. Tandis que les autres, et le curé Puyoo, de l'intérieur, moitié de gré, moitié de force, débarrassaient l'entrée, le petit gendarme avait abordé un groupe assez pacifique d'aspect, et qui de bonne grâce s'ouvrit devant lui. Mais alors, sous prétexte de le mieux entendre, ces gens l'entourèrent et commencèrent de se le faire passer de main en main—comme des meuniers feraient d'un sac,—en sorte qu'il parcourut beaucoup de chemin, fort étourdi parce qu'on le faisait tourner, à mesure, et ne sachant à qui entendre. Cependant le cercueil avait pénétré dans l'église, où, portes closes s'achevait la cérémonie.
Quand on porta au cimetière, qui était voisin, et dont les gendarmes, enfin survenus, avaient dégagé les abords, peu de personnes suivaient le convoi. Mme Beaudésyme et Guiche côte à côte s'y étaient jointes. Mais presque aucun des affligés, honteux sans doute de leur fuite, n'était revenu; et une bruine glacée qui, en s'épaississant, faisant l'un après l'autre s'ouvrir les parapluies, avait écarté presque tout le reste. Sans bruit, comme descend un store de tulle, on la voyait baigner mollement les tombes, où achevaient de pourrir les turbans de perles noires, dont quelques-uns encadrent une photographie, dérisoires couronnes de boue qui achèvent de glorifier la poussière des hommes. Entre les cyprès, l'argile du chemin était glissante.
Quand la pierre du caveau fut close sur ce qui avait été un juste, et la plupart des assistants dispersés sous la pluie, Sabine qui pleurait chercha Vitalis du regard. Lui aussi avait les yeux pleins de larmes, et penchait vers la terre ce visage délicat où la douleur même semblait n'être qu'un des masques de la volupté. La pluie, teinte aux meurtrissures de son front, tachait ses joues d'un peu de sang. Il étouffa un sanglot.
—Vitalis, murmura Sabine, en lui touchant la main.
Il se retourna, et la vit près de lui, toute frémissante de tendresse et de peine. Leurs yeux se lurent mieux qu'ils n'avaient fait jusqu'à ce jour. Elle alors, comme si toute cette lâcheté d'une foule; et la branche odorante des cyprès; et la mort lui avaient révélé un sens nouveau de la vie, qu'au pied même d'une tombe ils croyaient vrai pour toujours:
—Vitalis, je t'aime.
Un pas, tout près d'eux, leur fit tourner la tête; c'était Basilida qui lentement s'éloignait, la tête un peu basse. Et ils se turent.
Quelques jours après, Mme Etchepalao avait accompagné sa sœur au cimetière; mais Cérizolles étant absent et la poste proche, elle s'en fut au bureau restant, laissant Guiche prier seule.
Vitalis, que le hasard, avare à l'ordinaire d'unir les gens, ou bien son cœur guidait peut-être, la trouva près du monument rouge des Lescaa, agenouillée dans l'herbe odorante.
C'était un de ces après-midi d'automne dont la langueur est pareille au repos que répand au sortir de ses bras une femme dont la chair abonde. Mais le souffle de la montagne parfois courait au travers comme une eau fraîche; et il semblait alors que l'atmosphère fût double.