Je comptais aussi sur cette Noctiluce (Fulvia-Noctilux, comme elle signait) dont les cheveux bleus et les dents en pointe m'avaient séduit naguère. Celle-là était d'origine inconnue, et parlait plusieurs langues avec une égale difficulté. Elle ne ressemblait à rien en France, et paraissait même d'un autre siècle: on eût dit parfois qu'elle sortait d'un Suétone.

Il y avait en elle toutes les curiosités, avec des goûts dont la police, malheureusement, de notre nation lui rendait l'exercice difficile. Il semblait qu'elle se fût plus satisfaite ailleurs et gardât des regrets à ces climats où il est loisible encore de se procurer une chair à meurtrir, esclave et jeune.

Mais, depuis quelques jours, nous nous sentions un peu las l'un de l'autre: la cruauté aussi devient une chose insipide à la longue, si elle n'est qu'imaginative. Ce matin-là même elle s'excusa de ne pouvoir venir, par les mots suivants:

«Cher ami, un Londonien de passage qui va pour tirer des noirs (il paraît qu'il va y avoir guerre là-bas) m'offre dans ses chambres un spectacle plus pimenté que votre lunch. C'est tout à fait des primeurs, dit-il, comme les petits poissons de Caprée: mais les poissons ne crient pas. Adieu, je viendrai vous dire après. Excuses à vos amis.

«F.-N.»

Un second bleu m'annonçait que Jacques ne venait pas non plus:

«Mon cher ami, j'ai écrit enfin à Nane pour rompre, et lui annoncer tout. Là-dessus elle m'a joué un tour pendable: vous raconterai tout ça plus tard. Ne comptez donc pas sur nous aujourd'hui. Excuses à votre amie.

«JACQUES.»

Sans plus espérer personne j'allai tout de même à mon atelier: je l'aime parce qu'il est sans cesse enveloppé d'un silence admirable. Et je pensais faire de la musique; mais je me contentai, pendant près d'une heure, dans un de ces fauteuils profonds qui semblent avoir été inventés par la paresse même, de contempler, tout en fumant, les damas fanés, rouges et jaunes, qui retombent de la galerie et voilent le haut de l'orgue. Tout à coup on sonna: c'était Nane.

Elle entre de son pas glissant, allongé, silencieux, qui en fait une chose si belle à voir marcher, et tandis que je lui baise le creux des mains: