L'émigré appuya:
—Et qui n'ai habité ce château que pendant six mois,—il y a dix ans,—sous la Terreur,—alors que je me cachai dans les Vosges, avant de passer en Allemagne...
Ces mots renfermaient-ils un sens particulier? On l'aurait supposé à la façon dont ils étaient accentués. En parlant, le gentilhomme observait son compagnon du coin de l'œil et cherchait—évidemment—à saisir, à leur reflet sur le visage, quelles idées pouvaient germer dans le cerveau du militaire, quels sentiments devaient agiter son cœur.
—Il demeure calme, pensait-il, que signifie...? Denise aurait-elle gardé notre secret?... Son frère ignorerait-il mon séjour aux Armoises et ce qui en est résulté?
De fait, les traits de Philippe Hattier dénotaient seulement une sorte d'extase. L'honnête soldat restait là, les bras ballants, la prunelle fixe, la bouche béante. On l'entendait murmurer:
—Ah çà! voyons! est-ce que je rêve? Ma cervelle bat la chamade. On dirait qu'un boulet de trente-si m'a tapé sur la coloquinte...
Il se frotta les paupières à pleines mains et étudia, déchiffra, analysa la figure de l'émigré, qui l'épiait avec une tranquillité feinte.
—Oui, poursuivit-il à part lui, voilà le front hautain, hardi de notre ancien seigneur. Voilà le regard doux et bon de la châtelaine. Le rejeton rappelle le vieil arbre. J'aurais dû le reconnaître plus tôt...
Il se découvrit avec respect. Une larme sillonnait le hâle de sa joue:
—Je vous salue, monsieur le marquis des Armoises, dit-il d'une voix lente et grave. Le Ciel vous bénisse et vous aide! Pour moi, je le remercie du fond de l'âme de m'avoir fait retrouver dans le même individu mon généreux adversaire de Dawendorff et le fils des bienfaiteurs de ma famille...