Car lorsque, pour venir de Mirecourt aux Armoises, il galopait sur cette route que le marquis Gaston avait dû parcourir la veille de sa mort présumée, une voix intérieure lui criait:
—Tu as un devoir à remplir.
Ce devoir, c'était celui de rechercher et de punir les assassins de l'émigré. A cet égard, avait-il fait de son mieux? Etait-ce assez? Etait-ce ainsi et froidement qu'il avait compris, dès l'abord, la grande mission de la vengeance? Il avait cherché, certes. Il avait dépensé du temps et des efforts. Mais à quoi tout cela avait-il abouti?
Quand cette idée le saisissait, le lieutenant éperonnait furieusement son cheval. Mais le remords sautait en croupe derrière lui. Où se dissimulaient les malfaiteurs qui avaient fait disparaître le gentilhomme? L'enfant caché au pavillon pourrait seul l'indiquer plus tard...
Hâtons-nous d'annoncer que la situation de ce dernier s'améliorait d'une façon sensible,—quoique lente. Le pauvre petit était encore bien faible de corps et d'esprit; mais il commençait à se lever, à marcher dans l'appartement,—soutenu par Gervaise ou par Denise.
Une seule chose persistait en lui, de sa maladie et de l'événement étrange qui l'avait déterminée: son mutisme. Il ne parlait que dans ses accès d'égarement, de fièvre ou d'insomnie,—moments qui, d'ailleurs, devenaient plus rares et plus courts avec le temps. Il ne parlait que pour répéter—sans plus de clarté ni de détails—toujours la même histoire,—confuse, obscure, incomplète, bizarre, pleine de trouble, d'ambiguité, de lacunes et de restrictions.
En dehors de ce cas, il ne desserrait point les lèvres. C'était avec des regards d'une douceur infinie et touchante, avec un geste suppliant de ses mains d'une transparente maigreur, qu'il appelait près de lui la sœur de l'officier pour lui désigner ce dont il avait envie et pour la remercier de sa sollicitude.
Cette sollicitude était celle d'une mère. La jeune femme prodiguait ses soins à l'hôte que son frère lui avait confié, non pas seulement parce que—comme notre lieutenant—elle espérait d'importants résultats du retour de ce cher malade à la santé, à la raison, mais parce qu'un sentiment instinctif et irrésistible la poussait vers cet être chétif et souffreteux.
Ce sentiment, elle se l'expliquait à elle-même en se disant que son Georges avait cet âge, ces cheveux blonds, cette pâle figure; qu'ainsi que cet abandonné, il manquait d'une famille pour le protéger et le chérir; qu'enfin tous deux avaient subi cette même et affreuse destinée d'être à la merci de misérables que ne désarmaient point la faiblesse, l'innocence et la pureté...
Pour l'avenir, Denise ne s'en occupait plus. Elle avait son but défini, marqué, inévitable... Cette résolution de se tuer si son persécuteur s'obstinait à faire d'elle sa femme et si rien ne venait se jeter à la traverse de ce projet, lui avait restitué toute sa force et sa tranquillité. Maintenant, elle assistait son amie dans les préparatifs de la cérémonie nuptiale. Elle souriait même aux gais épanchements, aux amoureux badinages et aux châteaux en Espagne des fiancés. Mais sa bouche demeurait douloureuse jusque dans ses sourires.