Vers le milieu de ce corridor, dans un enfoncement obscur, se cachait une petite porte,—cintrée, basse, étroite, presque invisible, tant elle avait la teinte grise de la muraille,—laquelle était celle d'un cellier, au dire des gens de l'auberge.

La Benjamine pénétra dans ce corridor et s'arrêta devant cette porte. D'ordinaire, celle-ci était close, et sa forte serrure défiait toute tentative. Mais, cette nuit-là, Florence savait la trouver ouverte. Elle la poussa donc avec résolution et s'engagea dans un couloir où l'air avait des saveurs humides. Des bruits de voix se mêlaient au loin. Le sol devenait glissant sous les pieds nus de la fillette.

Malgré les ténèbres, elle marchait droit devant elle, sans tâtonner et comme fait l'aveugle d'une route souvent parcourue.

Si une lumière quelconque eût éclairé ses pas, on eût pu voir que le chemin qu'elle suivait était un boyau étranglé, taillé en pleine terre, et dont les parois suintaient une sorte de transpiration brillante. Ce couloir était long d'une trentaine de mètres. A son extrémité se dressait une autre porte, derrière les solides battants de laquelle un bruyant cliquetis de verres et de fourchettes accompagnait une discussion animée, entrecoupée d'éclats de rire et de jurons...

Florence retint sa respiration.

Elle se baissa et mit l'œil à la serrure de cette porte...

IX
SOUPER DE FAMILLE

Figurez-vous une cave spacieuse, sans futailles pleines ni vides. Sur le sol, çà et là, des caisses défoncées, des malles ouvertes, des valises éventrées et des amas de nippes, de vêtements de toute espèce,—depuis la blaude (blouse) du roulier et la peau de bique du marchand de bœufs, jusqu'au carrick du citadin et au spencer de l'élégant. Au milieu, une table sur la nappe de laquelle se confondaient les reliefs d'un plantureux repas. Quatre chandeliers de cuivre étaient aux quatre coins de cette table. Alentour, s'asseyaient Agnès Chassard, ses trois fils et sa fille aînée. A l'extrémité la plus éloignée de la porte, on entrevoyait comme l'ébauche d'un escalier dont on pouvait compter les cinq ou six premières marches. La septième disparaissait dans l'ombre. Il y en avait peut-être d'autres. On ne les apercevait point.

Joseph, François et Sébastien Arnould avaient chacun à la ceinture un large couteau de boucher. Trois pioches, qui paraissaient avoir servi récemment,—car des parcelles de terre fraîchement remuée adhéraient à leurs dents aiguës,—étaient appuyées dans un angle, derrière eux, au-dessous d'un râtelier qui supportait plusieurs fusils de chasse et plusieurs paires de pistolets.

On avait vidé nombre de bouteilles.