Elle entra dans la pièce claire, où des bibliothèques à hauteur d'appui, surmontées de vieilles faïences, étalaient la gaieté de leurs reliures. Mme Dugast, assise au coin de la large table Louis XV, attendait, une broderie à la main. Prévenant, il avança un fauteuil, prit place avec lenteur derrière son bureau. Il sourit à sa femme, dont le visage s'éclaira, du même bon sourire où tenait l'affection de leur vie. Et après avoir feuilleté quelques papiers, posé son binocle, il commença :
— Te voilà majeure, ma chère petite, et bien que nous t'ayons laissé le plus de liberté possible, facilité de notre mieux ton éducation, tu vas jouir dorénavant d'une indépendance plus complète encore, que limiteront seuls ta confiance en nous, ton attachement filial. Réglons tout de suite, si tu le veux bien, la question de ta fortune personnelle, de ta dot. En t'avantageant aux dépens de ton frère, la cousine Émilie t'a constitué un capital de deux cent mille francs, que j'ai naturellement placés chez ton oncle. En y joignant les intérêts accumulés depuis cinq ans, tu possèdes aujourd'hui une somme de deux cent quatre-vingt-sept mille cent vingt-cinq francs quatre-vingt-sept centimes. Tu ne t'étonneras pas que, dans ces conditions, nous ayons eu la pensée bien légitime de rétablir l'équilibre, en reportant sur la tête de ton frère ce que nous avions d'abord projeté d'affecter à ta dot. De la sorte, André a pu mettre, dans les affaires de ton oncle, une somme équivalente au chiffre de ton legs. Donc, balance exacte, tu le vois. Malgré tes petites révoltes féminines, tes aspirations d'égalité, tu as trop le sentiment des principes de la famille, de ce que tu dois à ton frère aîné qui en sera le chef, pour ne pas souscrire de bon cœur à cette répartition. Cela te paraît équitable, n'est-ce pas?
Il fit une pause en la regardant. Elle acquiesça, d'un geste de détachement, trop fière pour soulever la moindre objection, assez pratique pour sentir que cet arrangement prouvait une fois de plus la préférence constante des siens, avouée ou non, à l'égard d'André. Où cet argent pour elle demeurait un capital mort, simple amorce au prétendant, il représentait pour son frère, grâce à son énergie d'homme, aux carrières ouvertes devant lui, une force supérieure, un capital vivace dont l'abandon la frustrait quand même. N'importe, elle serait assez riche!
M. Dugast reprit :
— J'imagine, comme tu ne peux avoir de meilleur placement, que tu seras enchantée de laisser ton argent où il est. L'affaire est magnifique.
Hélène pâlit, son cœur battit plus fort ; le moment était venu, il fallait parler. Une émotion altéra sa voix ferme :
— Permettez que je vous arrête à ce mot « d'affaire ». Il y a bien longtemps que je songe à vous entretenir de tout ceci. Surtout, ne voyez pas dans mes paroles une volonté irréfléchie, le premier acte de liberté d'une petite fille qui s'émancipe. C'est dans une profonde pitié pour les souffrances de pauvres femmes, qui, toutes misérables qu'elles soient, sont pourtant mes sœurs, dans le dégoût de spéculer sur leur travail, leurs maigres gains, dans l'horreur de tout ce qui est exploitation humaine, souci de lucre, que j'ai puisé ma résolution. Si philanthrope que soit mon oncle, l'argent qui fructifie chez lui m'est odieux. J'ai beau être sûre de son honnêteté, me dire que c'est fatal, qu'il subit aussi bien que ses ouvriers la nécessité d'une loi sociale, c'est plus fort que moi, ces billets, cet or me semblent mal acquis. Mon intention est de retirer ma fortune des mains de mon oncle, et de l'employer selon mon cœur, après avoir versé à la caisse des ouvriers de la filature une partie de ces intérêts accumulés, trop lourds pour mes scrupules.
A mesure qu'elle parlait, en possession vite reconquise d'elle-même, une attention d'abord surprise, puis anxieuse, se peignait sur le visage de M. Dugast ; sa femme, au début immobile de stupeur, s'agitait sur sa chaise avec une indignation qui avait peine à se contenir. Elle s'écria :
— Mais tu es folle? Qu'est-ce qui te prend? Nous aussi avons de l'argent là. Nous ne sommes pas des malfaiteurs!
— As-tu bien réfléchi? dit presque simultanément M. Dugast.