Et sa femme, plus haut encore :
— Voilà les belles idées que tu as rapportées d'Angleterre? Je reconnais les utopies d'Édith! mais c'est fou, fou!
— Et ton oncle? ajoutait le père, tu as songé à quel point tu allais le blesser? Voyons, ce n'est pas sérieux, tu plaisantes?
Hélène secoua la tête. Elle s'attendait à cet orage, ce n'est pas d'hier qu'elle s'y préparait. Depuis qu'en elle s'étaient éveillées, avec l'observation des choses, une conscience plus large, des idées de justice et de pitié, elle nourrissait ce double désir, de préserver sa fortune des sources malsaines, et de l'utiliser de façon à lui faire rendre tout le bien possible.
— Tante Édith n'y est pour rien, dit-elle avec calme. Moi seule ai tout décidé.
— Jamais tu ne retrouveras de placement pareil, gémit Mme Dugast.
— Tant mieux, répliqua Hélène.
M. Dugast, attristé, dit d'un ton grave :
— En admettant la part de noblesse que ton projet comporte, que ferais-tu de ta fortune? La convertir en titres de rentes, en obligations? Tu sais pourtant que jamais l'argent ne rapporte que grâce à une exploitation quelconque. Actions de chemins de fer, valeurs minières, sous ces chiffons de papier, il y a, si tu veux bien y songer, du travail et de la souffrance aussi. Avec de telles idées, aucune société n'est possible. Il y aura toujours des pauvres, te disait ton grand-père à déjeuner. Tu t'ingénies en vain, il y aura toujours des riches. Sois donc logique, donne tout ton bien, prend le bâton, la besace et, pieds nus, prêche d'exemple… Il eut un fin sourire : — Tu n'en es pas encore là, j'espère?
— Il y a manière de se rendre utile, répondit Hélène un peu vexée ; et, dans son esprit, elle songeait à divers emplois : subventionner le courageux journal de Minna, commanditer une œuvre de propagande ouvrière.