Quand la dot n’aurait que ce déplorable effet de détourner toute clairvoyance, toute perspicacité, d’endormir tout soupçon, d’acheter, en un mot, la conscience de l’homme, elle serait déjà odieuse et néfaste.
Son crime est plus grand, puisqu’elle supprime l’amour, ou, ce qui est pire, apprend à le simuler, met au visage un masque effronté, aux lèvres un sourire de séduction, aux yeux un regard de fièvre tendre qui vise non la jeune fille, mais ce qu’elle apporte, le bienheureux portefeuille bourré d’écus.
Voilà qui est tout à fait vilain, soit que, crédule, celle-ci ait la candeur de se croire aimée pour elle-même, — quelle désillusion l’attend ! — soit que, consciente, elle se prête à un marché dont elle sera plus ou moins dupe. Excellente entrée en ménage !
Mais, ce qu’il y a de pis, c’est qu’à trompeur, trompeuse et demi. La dot n’est le plus souvent que le plus chimérique des attrape-nigauds. Celui qui est refait, c’est le mari vorace, le glouton. Et, celui-là, je ne le plains pas.
On la lui verse, sa dot, sa précieuse, sa gentille ou sa majestueuse dot. Il la palpe, il la soupèse, il la serre sur son cœur. Va, mon ami, rira bien qui rira le dernier ! Ta subtile compagne, qui se croit le droit de lever la tête parce qu’elle t’apporte ses beaux sous, a des exigences de toilette, des goûts de luxe, des besoins de dépense qui vont faire filer son argent et le tien. Oui, le tien ! Tu ne t’attendais pas à cela. Et le coulage, mon garçon ! Le ménage à la dérive, les fuites par tous les bouts. Si bien que le pauvre sire, qui a cru s’enrichir, se trouve en définitive appauvri.
Madame le prend de haut ; elle a été élevée ainsi ; chez ses parents on ne la privait de rien. Après tout, elle a versé sa rançon. Tant pis pour le mari, si, au lieu de lui rapporter, elle lui coûte ! Comédie de tous les jours, drame parfois.
De là, pour tant de jeunes gens travailleurs, intelligents, courageux, désintéressés même, — il y en a, pas beaucoup, mais il y en a, — la difficulté de trouver la bonne compagne, celle qui saura tenir le ménage avec économie et décence, s’associer aux travaux du mari, élever les enfants. Ils cherchent une femme et ne voient autour d’eux que des poupées.
La grande, l’utile, l’indispensable réforme qu’il faut attendre de la conscience plus éclairée de notre bourgeoisie, de son intérêt même, quand elle le comprendra, c’est la transformation du mariage, fondé non plus sur l’argent et les convenances seulement, mais sur l’amour et le mérite individuels.
Quand les jeunes hommes sauront qu’ils ne doivent compter que sur eux-mêmes, leur initiative, leur travail ; quand les jeunes filles se rendront compte du rôle magnifique que la nature et la société exigent d’elles et seront de plus en plus instruites, intelligentes, aptes à tenir leur maison, sûres compagnes par avance de leur époux, le mariage français rénové trouvera en lui-même ses garanties de force et de moralité, ses chances de bonheur et de durée.
A l’heure où la natalité baisse de plus en plus, et où à la crise de la vitalité française s’ajoute la crise du mariage, il n’est qu’une chance de salut.