Il l'embrassa, et l'endormit comme une enfant. Elle reposait, soulagée, paisible, elle ne souffrait pas. Mais lui avait reçu un coup cruel, car alors qu'elle ne pensait plus à rien, la peine qu'elle lui avait faite, volontairement ou non, s'agrandissait dans ce coeur d'homme. Inquiet, il soupira.
Toinette était jalouse, injustement jalouse; serait-il, entre elle et sa mère, comme le fer battu et pétri, entre le marteau et l'enclume? Ces deux êtres qu'il aimait meurtriraient-ils son coeur?
Peut-être, ce soir de la première scène, eut-il l'intuition de tous les chagrins, de tous les malentendus à venir; peut-être osa-t-il aller au fond de sa pensée, et reconnaître l'inintelligence cruelle de sa femme; mais écartant ses pressentiments, il se dit avec un soupir:
«C'est là le mariage!»
Et il ne désira plus tant que sa mère revint.
* * * * *
Les jours suivants il se sentit accaparé.
Il n'était plus lui. La nécessité de toujours penser, sourire, parler à sa femme, avait comme rapetissé son esprit. Sans vouloir se l'avouer, il respirait plus largement dehors, dans les rues; il se reprenait, avec la peur vague que le mariage ne l'absorbât, ne confisquât l'indépendance de ses idées.
Toutefois il n'entendait pas l'appel de sa vie passée, n'étant pas de ceux que le bonheur rassasie, et qui retournent à des amours vulgaires ou à des camaraderies banales; il n'avait aucun regret du célibat, qui avait été pour lui solitaire, spleenétique et pauvre; mais il s'étirait, la tête lourde, comme quelqu'un qui a dormi un peu trop longtemps dans un lit de plume.
Et ne pas penser de la journée à Toinette, le soulageait.