Ces pensées l'eussent assombri; l'activité forcée à laquelle il était condamné le sauva; certes, à cette heure douloureuse, chacun fit son devoir, mais fébrilement, comme lorsqu'on traverse une période de transition: si cela avait duré, tous le sentaient, la persévérance eût été impossible.
Toinette se levait à six heures du matin. Aidée, d'André, elle faisait la chambre, habillait l'enfant, sortait faire son marché, servait le déjeuner, passait sa journée à coudre ou à frotter les meubles, entretenait, par orgueil provincial, une propreté exagérée, puis on dînait, et André et elle, sitôt Marthe couchée, lavaient la vaisselle.
Ils avaient beau s'aimer, l'amour fut parti au bout de quelques mois.
Quoique leur orgueil les raidît, ils ressentaient une humiliation, se sentaient déchus, devant leur passé commun de douceur relative, leur passé de maîtres. À présent, ils étaient domestiques.
Cette humiliation sourde, André l'éprouvait aussi en courant Paris pour donner des leçons; il se trouvait cuistre, s'amoindrissait, à ce métier, car il n'avait pas la bonne humeur philosophique de Crescent. Pourtant, à la pensée que ces leçons, Crescent les avait prélevées sur les siennes, André oubliait sa peine, ému de reconnaissance. Le soir, il corrigeait des épreuves d'imprimerie ou rédigeait des compilations.
Les silences qui duraient alors entre sa femme et lui, avaient quelque chose d'orgueilleux et d'amer. Ils se taisaient, contre l'injustice du sort. À la dérobée, ils se considéraient. Lui, souffrait de voir les mains de Toinette rougir: elle, plaignait les yeux cernés, la fatigue de son mari.
Mme Crescent avait dit des prières pour eux, planté deux cierges à Sainte-Antoinette et à Saint-André. Car elle était d'une piété naïve, trouvait des joies d'enfant aux petites pratiques du culte, et ne pouvait s'expliquer la froideur religieuse de la jeune femme.
Toinette en effet, pratiquant comme jeune fille, avait, au courant de son mariage, délaissé peu à peu ses habitudes pieuses. Elle avait fait, d'elle-même, à son mari, le sacrifice de la confession; peut-être avait-elle des pudeurs délicates, elle aussi, ou le souvenir pénible d'un prêtre indiscret. Elle suivit d'abord la messe, peut-être, pour se prouver qu'elle était ferme dans sa foi. André, avec son respect des croyances, la laissait libre, et quelquefois l'accompagnait.
Peu à peu les besoins du ménage absorbant Toinette, elle manquait la messe. Quand elle sortait au bras de son mari, devant le portail d'une église il lui disait:
—Veux-tu entrer?