Quelques mois plus tard, il retrouva des joies dans ce pays. Il jouissait de son congé; tous trois logeaient chez leur mère. Toinette sevra le petit Jacques qui, âgé de seize mois, se portait à merveille.

Marthe courait toute seule, chancelant parfois sur ses petites jambes. Elle daignait s'humaniser pour son frère, voulait le porter, comme une poupée aussi grande qu'elle, et trop lourde. Elle s'était fait tout un vocabulaire enfantin, estropiait les mots, avec de jolies intonations. Une grâce de petite femme fleurissait en elle, ses gestes avaient une coquetterie ingénue, dont les parents s'extasiaient.

Le mois de vacances se passa là, et malgré le repos qu'ils goûtèrent tous, et leur liberté, grâce à la réservée et délicate hospitalité de Mme de Mercy,—Toinette et son mari restaient pourtant soucieux. L'impossibilité de vivre sans dettes à Paris leur était bien démontrée, ou alors c'était une vie étroite, misérable, d'ouvriers. Tout les inquiétait, jusqu'à l'exiguïté de leur appartement. Les enfants y vivraient serrés, sans air. Pendant l'hiver, Marthe rarement sortie, avait gardé un teint d'anémie, une pâleur mate.

Si heureusement qu'il se laissât sevrer, Jacques subirait vite l'influence de l'appartement. Et que de difficultés à Paris, où le lait coûtait si cher, les oeufs frais aussi. Autant de préoccupations. Toinette surtout y songeait, et cela la rendait grave, mais non plus nerveuse. Elle était moins agressive, moins boudeuse qu'autrefois; elle aussi la vie la modifiait. André le constatait avec plaisir.

Ils envisagèrent dès lors la nécessité d'un parti décisif. Plusieurs se présentaient.

Vivre en province, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils aimaient Paris. Bien qu'ils ne vécussent pas de sa vie bruyante et affairée, ils respiraient son air, marchaient dans ses rues, coudoyaient sa population. Ils y possédaient une indépendance relative; leur pauvreté y était moins pénible qu'ailleurs; perdue entre tant d'autres, on ne la remarquait pas. En province, ils rentraient dans la hiérarchie, selon l'emploi qu'André y tiendrait; puis quelle existence pénible! Cependant ne serait-ce pas plus sage?

Que Mme de Mercy continuât ses sacrifices, impossible! elle était à bout de ressources. Réduite strictement à trois mille francs de rente, elle ne pouvait plus que prendre pension dans quelque couvent, à moins qu'ils ne vécussent tous ensemble, unissant leurs efforts et leur médiocrité? Le fils et la mère eurent le courage d'y renoncer. André expia ainsi, tardivement, son désir d'autrefois, son besoin de s'évader de la maison maternelle. Aujourd'hui, Toinette n'ayant su comprendre ni aimer sa belle-mère, il était trop tard pour tenter la vie commune.

Mais alors n'était-il pas juste, Mme de Mercy s'étant sacrifiée sans réserve, que les parents de Toinette à leur tour aidassent le jeune ménage? C'étaient des négociations à renouer. Depuis quatre ans et demi que leur fille était mariée, les Rosin avaient de moins en moins donné signe de vie. C'est par Crescent, qui tous les ans, allait voir les siens, à Châteaulus, qu'on avait des nouvelles. Ce fut lui qu'on chargea de rappeler nettement aux Rosin, leur devoir.

Au retour de son voyage, il vint passer une journée à Chartrettes. Il était gêné et soucieux; cependant sa franchise l'emporta, et comme il était en ce moment seul avec André:

—Loin des yeux, loin du coeur! dit-il. J'ai trouvé Rosin très affaibli, il baisse beaucoup. D'ailleurs, dominé par sa femme, il n'a jamais eu voix au chapitre; elle, est très affectée, à cause de son fils. Il va bien, Alphonse! il dépense de l'argent, où le prend-il? il fait des scandales! La mère est furieuse, mais son amour jaloux s'en accroît. Elle vendra sa dernière chemise pour ce chenapan. N'espérez rien!