Quand ils touchèrent l'argent, les de Mercy eurent la sagesse de le placer. André avait offert à sa femme des robes, des chapeaux, des futilités tant convoitées jadis; elle le remercia.

Les mois de nouveau passèrent.

Toinette ne sortait point, s'occupait de Marthe et de Jacques, si absorbants déjà.

Le petit garçon s'était emparé à son tour du vocabulaire de sa soeur; mais elle, déjà n'estropiait plus les mots, les prononçait avec des inflexions mignardes qui ravissaient André. Puis elle faisait des questions auxquelles il devait répondre. Ses quatre ans étaient curieux, précoces et charmants. Câline déjà comme une femme, souvent boudeuse ou rebelle envers sa mère, elle réservait à son père des baisers mignons, des frôlements de tête contre son épaule.

Bien des fois, il rentrait du bureau exténué, et rien ne le ranimait mieux que de bercer Marthe sur ses genoux ou de faire sauter Jacques en l'air. Toinette, dans la journée, apprenait à sa fille à lire, et le soir, André écoutait avec bonheur l'enfant redisant les lettres d'une voix hésitante, et que le sommeil éteignait; puis la leçon finie, elle se renversait en arrière, les cheveux au vent, réveillée avec un petit éclat de rire triomphant.

Où elle était belle aussi, c'était le soir, déshabillée, tendant, hors de sa longue chemise flottante, ses bras nus aux baisers. Toute endormie, elle répétait une enfantine prière, aux rimes naïvement absurdes:

Petit Jésus, mon Sauveur,
Venez naître dans mon coeur,
Ne tardez pas tant
Parce que la petite Marthe vous attend.
Mon Dieu, donnez la santé à papa, à maman
Et à tous mes parents,
Faites-moi grande et sage,
Comme une image.
Au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit,

Ainsi-soit-il.

André obtint qu'on y substitua Notre Père qui êtes aux Cieux. Peu à peu ses idées avaient perdu de leur absolu. Avait-il eu lieu de regretter que Toinette ne fût pas plus fervente? Peut-être. Souvent la religion, par sa règle rigide, l'espoir du Paradis, la crainte de l'Enfer, maintenait dans le bien ceux qui manquaient d'intelligence ou de courage pour marcher droit, seuls.

Et n'était-ce pas beaucoup aussi que tant d'âmes meurtries trouvassent là un dernier refuge, un baume à la souffrance de vivre, un grand courage pour mourir?