Le lendemain, il alla se promener seul dans la ville. Elle était laide. Derrière les vitres, des tremblements de rideaux trahissaient l'espionnage. Il devinait sa présence, sa visite chez les Rosin commentées. Il lisait, dans les yeux des passants, l'ironie, la stupeur ou l'envie. Il était l'étranger, l'ennemi. Il voyait défiler des dévotes; un livre de messe à la main, elles lui glissaient de côté un regard renchéri. Les chiens grognaient à son passage. Des gamins sortant de l'école, le regardèrent avec impudence. Il se mira dans une glace, craignant que quelque chose en lui fût ridicule. Un gros homme, sur le trottoir, s'arrêta, les yeux écarquillés. Et trois vieillards qui gagnaient ensemble, péniblement, un banc au soleil, tordirent leur cou, pour le voir, comme de vieux perroquets.

La journée s'écoula avec une lenteur intolérable.

Tout à coup, André qui se tenait à la fenêtre de sa chambre, vît passer Mme Berthe. Crescent parla d'elle. Un très malhonnête homme l'avait épousée, rendue malheureuse, et laissée veuve, sans fortune. Rentrée chez ses parents,—dit Crescent avec un léger embarras,—elle n'y était pas très bien, souffrait de leur humeur. Le grand-père Rosin, en payant une pension pour elle, lui assurait le gîte et la table.

Mme Rosin, dut-il avouer aussi, aimait peu ses filles, et idolâtrait son fils, un garçon d'une trentaine d'années, employé dans une maison de banque. Il avait fait des folies bêtes, et si ses soeurs n'avaient point de dot, c'est qu'il la leur avait mangée. La mère en prenait son parti. Le père manquait d'autorité. Le vieux passait pour original; bien qu'il l'eût peu vu, Crescent en pensait du bien.

En allant dîner, André se sentit mal à l'aise. Sa destinée allait se décider là. Ferait-il un pas en avant? Son dépaysement s'accroissait. Quelle morne petite ville! S'accommoderait-il de cette famille étrangère?—Mais Toinette, avec son frais visage, lui faisait franchir ses doutes. Toutes les villes de province se ressemblent. Ses beaux-parents ne seraient-ils pas les mêmes, pires peut-être, ailleurs? On les disait honnêtes, que fallait-il de plus! Puis, avait-il le droit d'être trop difficile? Enfin, ce dîner ne l'engageait à rien. Il étudierait, observerait simplement.

Il fut tout surpris, au bout de ces réflexions, coupées de répliques distraites à Crescent, de se trouver devant la porte, et une minute après, dans le salon, assis entre M. Rosin et sa femme.

—Mes filles sont sorties, dit-elle, elles vont rentrer.

Et presque aussitôt elle se leva et disparut pour vaquer au dîner.

Crescent causait avec le père, André l'examina. Chauve, gras et blême, parlant d'une voix blanche et sans ressort, il ouvrait de gros yeux bleus fixes, et laissait pendre sa lèvre inférieure. Il ne répondait à une question qu'une minute après, comme si un travail difficile se fût opéré dans son cerveau. On le disait ordinairement fort absorbé, surchargé de besogne. Très borné, en réalité, il n'imposait que par sa tenue soignée, et le masque de sa figure figée. Quand sa femme était là, il ne la quittait pas du regard, comme un enfant qui a peur d'être puni. La présence d'un étranger l'intimidant toujours, il affectait de ne pas voir André, et presque entièrement tourné vers Crescent, il l'entretenait avec obstination.

Mme Berthe entra, soutenant son grand-père.