Expéditionnaire au Ministère de l’instruction publique. Vingt ans !
S’il est vrai que la vie ne s’apprenne qu’en vivant, mon dépaysement me révèle des types insoupçonnés.
Le bureaucrate, figé dans la demi-torpeur des pièces trop chauffées l’hiver et pas assez aérées l’été, constituait, il y a trente-cinq ans, une humanité à part.
Le côte à côte crée une familiarité sans attaches, bornée, comme au lycée, par les minuties de la faction. Différents et appariés, les employés ne mettent guère en commun que les médiocrités du terre-à-terre : petits espoirs, petites rancunes, petits cancans. Parmi eux, abondent les maniaques : pendules qui marchent et sonnent encore, mais détraquées. Peu d’endroits où couve plus la folie raisonneuse.
Cartons verts, actes serviles ; le dos qui se courbe, la plume qui grignote ; l’heure de la sortie finira-t-elle jamais par piquer, de son aiguille, le cadran des montres, toutes d’accord pour avancer sur la pendule de la cheminée ?
Ah ! l’ennui de ces après-midi : quelque chose de fade, de dolent, d’inerte, qui tient de la prison et de l’hôpital ; ennui d’impuissance, de vain labeur, de paresse stérile : ennui d’eunuques !
Me voici dans un local meublé de quatre tables noires, très scolaires ; on m’assigne la plus éloignée de la fenêtre, la place du nouveau. Cela sent le tabac et la poussière. J’hérite du matériel d’un malade en congé, de son pupitre tailladé, de son grattoir sans fil et de sa gomme salie. Le pion, oh ! pardon ! le sous-chef m’a présenté et installé : je copie. Pensum : lignes, tant !
Camarades point méchants, incolores, portant au bras le pli que fait l’accoudement du scribe, aux genoux la bosse de la rotule. Certains ont des manches de lustrine, ou se font de faux-poignets en papier.
Qui saura le mystère de ces vies patientes, lorsque l’atmosphère de la rue les reprend : estaminet de vieux garçons, brasserie à femmes pour les jeunes, intérieurs pauvres où la ménagère reprise les habits corrects et où les enfants se mouchent sans bruit ? Détresses dignes, car il faut tenir son rang ; et l’employé travaillant peu, maigrement soldé, est un ilote bourgeois.
Des figures flottent, dans cette grisaille du passé où elles sont entrées depuis longtemps, sous le coup de pouce de la mort, de la retraite, de l’accident.