— Vous êtes odieux, Stany. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
Elle se sentait malheureuse et diminuée. Le frisson léger de plaisir et de crainte que lui causait cette partie fine se dissipait comme l’ivresse d’une coupe de champagne quand on ne garde plus aux lèvres qu’un goût d’acidité et d’amertume. La présence de Mme Alibran donnait à sa propre faute une importance imprévue, une publicité regrettable. L’apparente discrétion de leurs voisins ne la rassurait pas.
Qui lui prouvait, d’abord, qu’ils se tairaient ? Leur propre intérêt ? Mais les femmes sont bavardes, et si rosses !… Et cependant, si elle eut observé plus attentivement le visage de Mme Alibran, ce visage dont la jeunesse persistante était due à un savant travail d’art autant qu’à la grâce de la nature, si elle avait remarqué l’expression de passion généreuse jaillissant, comme un éclat d’automne, de ces beaux yeux bruns, elle aurait compris que, trop sage pour s’occuper d’inutilités, Mme Alibran savourait, près de son jeune amant, une félicité qu’elle savait périssable, et que, par conséquent, elle s’efforçait de retenir comme l’eau qui fuit d’un vase ou le sable qui s’écoule entre les doigts.
Mme Alibran ne se souciait, en effet, que de Joble, de son petit front coupé d’une mèche fauve, de ses yeux méchants, de son visage pétri de ruse et d’audace. Mais Paulette était jeune et coquette ; l’amour ne l’avait pas encore subjuguée dans les profondeurs de l’être. Aussi, par un renversement naturel des choses et des âges, était-ce Stany qui la regardait avec la tendre ardeur de ceux qui craignent de vieillir trop vite, alors qu’elle montrait envers lui la suffisance cavalière que le petit Joble témoignait à sa compagne.
Et puis, l’amour-propre terrible des enfants et des femmes la suppliciait. Non qu’elle rougît, certes, de l’excellent Stany, mais elle eût voulu continuer à jouir de son renom de femme honnête et inattaquable, là où Mme Alibran, plus courageuse, se laissait aller à la franchise de son âme et ne refusait pas son sourire pâmé au regard complaisant de son amant.
Paulette se baissa pour ramasser sa serviette, si vite qu’elle précéda le geste empressé de Branchet, pas assez vite pour qu’elle n’eût le temps de voir que, sous la table, les petits pieds de Mme Alibran reposaient sur ceux de Joble, et que leurs jambes et leurs genoux s’épousaient.
Elle en éprouva une sorte de colère, qu’elle retourna contre elle-même quand ses yeux rencontrèrent les bons yeux implorants et tristes de son amant.
Son amant ! Qui, Stany était son amant. Et voilà que tout Paris le saurait demain, peut-être ! Seul, son mari, par cette grâce d’état propre aux maris, avait chance de l’ignorer. Ah ! pourquoi avoir cédé aux supplications de Stany, pourquoi se trouvait-elle devant ces cassolettes, délicieuses, ma foi ! de ris d’agneau, après la truite Monticelli qui s’était montrée si fondante et si savoureuse ?
— Eh bien ! on se boude ? fit Stany. Chérie, — chère amie, reprit-il, devant le sourcil qu’elle fronça, — ne nous frappons pas ; regardez-les ! Je vous assure qu’ils dégustent leur Meursault avec une sérénité totalement indifférente à notre égard. Allez, Mme Alibran en a vu d’autres !…
— Vous êtes indélicat, Stany ; je suis sûre qu’elle se moque de moi.