— Ne dites pas ça, madame, tâtez plutôt !

Mme Boubie hocha la tête. Elle n’y entendait rien, mais déjouer la ruse des fournisseurs était chez elle un principe. Et puis, on avait, le lendemain, les Jouin à déjeuner.

Mme Trique déposait sur la table de la cuisine les œufs fragiles, le beurre enveloppé de feuilles vertes, les carottes et les artichauts. Avec le boucher et le boulanger, elle était la seule providence de ce coin des Landes perdu de Carzan-les-Bains, un désert de dunes et de sable où se détachaient seules, dans l’étendue, cinq maisons, dont le poste des douaniers et l’hôtel du Soleil.

Mme Boubie, son mari, leurs deux enfants, plus Mme Boubie mère, occupaient la villa des « Tournesols », les Jouin la villa « Pierrette », et des gens impossibles, les débraillés Cantaloubre, la troisième villa : « Bon Repos ». L’hôtel du Soleil comptait une douzaine de baigneurs, avec lesquels les Boubie frayaient peu. Ils se considéraient, en raison des titres administratifs de M. Boubie, professeur de collège, comme l’aristocratie, et n’accordaient leur estime et leur amitié qu’à M. Jouin, capitaine en retraite, et à Mme Jouin, sa digne épouse.

— Où allons-nous mettre ce poulet ? demanda Mme Boubie, qui était ronde et grosse de partout, si bien qu’on ne savait de quel côté elle préférait s’asseoir. Nous n’avons pas de poulailler.

— Attache-le par la patte, conseilla M. Boubie, qui était long, sec et rébarbatif comme la brosse à dents qu’il portait en moustache ; un lorgnon en verre fumé cachait ses yeux malades.

— N’y a pas besoin, affirma la servante, Ursuline, qui, de son séjour au patronage Saint-Labre, gardait un air de sournoiserie confite et une collection de pellicules : mâme, les poules ne s’ensauvent jamais.

Et, pour retenir la bête à ce lieu paradisiaque, elle lui jeta de la mie de pain trempée.

— D’ailleurs, dit Mme Boubie, vous le tuerez ce soir, puisque nous le mangeons demain.

A ces mots, Ursuline, qui était entrée de l’avant-veille, s’effara.