— Où veux-tu en venir ? demandai-je. (Francis est médecin, et je me méfie de ses paradoxes.)

— Simplement à ceci, connu de toute éternité. C’est que nous ne devons pas appliquer à la femme notre règle trop simple du bien et du mal, la théorie d’une responsabilité à laquelle elle échappe. Les maris, pour leur malheur, l’oublient trop souvent ; et les juges, quand on leur amène une femme coupable de quelque crime de lèse-société, l’oublient toujours.

— Démontre ! fis-je.

Francis dit :

— Je vais te raconter l’histoire d’une montre.

« J’avais distingué chez ma tante de Corseul, qui, tu le sais, reçoit beaucoup de monde, une très jeune femme dont le charme de gracieuse malaria me séduisit tout d’abord. Encore le terme de malaria est-il exagéré. Sans doute, elle était pâle, extrêmement, et de lèvres exsangues qu’elle faisait saigner en les mordant ; ses cheveux étaient aussi d’un blond de chanvre un peu décoloré, mêlés de cendre, auxquels le crépuscule prêtait une clarté morte et presque verte. Ses mains, d’un blanc blême, effilaient leurs doigts maigres aux ongles pâles, taillés pointus comme des griffes, et montraient, à fleur de peau, le sillon bleu des veines dont le cours, çà et là, se gonflait en ondulations de couleuvre. Tout au plus apparaissait-elle très anémique : tirait-elle de là son air de distinction ? Telle quelle, elle me laissa une impression tenace et obsédante. Je ne sais si je l’aimai véritablement, mais je fis tout comme, entraîné par un impérieux besoin de la revoir, de l’entendre, de lui parler, de sentir rayonner sur moi l’étrange clarté de ses yeux d’eau bleue, où la pupille se dilatait et s’amincissait avec cette instantanéité troublante qu’ont les prunelles du chat.

« Les occasions n’étaient pas bien fréquentes. Ma tante de Corseul recevait Mme Solis, Mme René Solis, c’était son nom, mais point le mari, avec la famille duquel elle était brouillée de longue date. Impossible, par conséquent, de voir la jeune femme chez elle. J’eus cependant la bonne fortune de la reconduire plusieurs fois jusqu’à sa porte. Aujourd’hui que je suis marié, père de famille et, je crois, honnête homme, je pense que ma conduite d’alors était très blâmable. Mme Solis avait des devoirs, le nom de son mari à porter, de plus elle était mère d’un amour de petite fille de sept ans ; j’aurais donc mieux fait de la laisser tranquille. Mais j’étais à l’âge égoïste où l’on ne raisonne pas ; l’instinct jeune et ardent m’enfiévrait. D’ailleurs, elle ne fit rien pour me décourager.

« Elle eut, d’elle-même, des audaces. Elle accepta des rendez-vous en plein air ; nous les choisissions en des banlieues lointaines. Les bois brumeux de Saint-Cloud secouèrent sur nous, en automne, toute la pluie de leurs branches défeuillées. Nous avions découvert Ivry, ses rues noires de charbon ; et, passé les fortifications, nous nous perdions en un pays plat et mélancolique, hérissé d’usines. Nous nous rendions, de préférence, dans un petit square lépreux et moisi, abrité de murs, et qu’on eût pris pour le jardin pauvre d’un hospice de vieillards. Mme Solis, elle s’appelait Renée comme son mari, s’était prise d’une singulière tendresse pour ce coin de verdure piteuse où les bancs vétustes s’étaient à la longue pourris.

« Mais nous savions aussi nous retrouver ailleurs, dans les musées par exemple ; deux ou trois fois, prétextant qu’elle venait passer la soirée chez ma tante de Corseul, elle sut se blottir auprès de moi en la baignoire grillée d’un petit théâtre. Un jour, enfin, elle vint, se rendant à de longues supplications, visiter mon entresol de garçon.

« Elle était entrée en visite de cinq minutes, sans vouloir s’asseoir, gardant son en-cas et ne relevant même pas sa voilette. Ce fut ainsi, et toute vêtue qu’elle s’abandonna, prise en coup de force et consentante. Les cinq minutes durèrent trois heures.