« Certainement, si j’avais connu le mari, les choses n’eussent peut-être pas tourné si vite ; du moins aurais-je eu plus de scrupules ; mais, à l’ignorer aussi complètement que s’il n’eût pas existé, sa femme me faisait l’effet d’être veuve ou divorcée, libre en tout cas.
« Quel joli plaisir pervers j’éprouvai, quand, pour la première fois après la faute, je la rencontrai chez ma tante. Comme elle était placée à la lumière, je vis très distinctement le jeu de ses prunelles dilatées, toutes noires et rêveuses, se rétrécir à vue d’œil en un petit point aigu, dardé sur moi ; et j’entends encore le rire perlé, légèrement fêlé, dont elle me salua. N’as-tu jamais éprouvé (Francis me regarda) ce bonheur hypocrite de voir en face de toi, dans un salon, correcte et impassible sous le masque des convenances, la femme à laquelle tu dis : Vous, et mentalement : — Tu ; dont tu connais les lèvres, le goût des baisers, le grain de la peau ; ce qui se déguise sous l’indifférence du sourire mondain et sous les plis de la robe ? Et n’est-il pas amusant, cette femme sortie, que tu sais tienne, que tu as possédée en cœur et en chair, d’entendre dire, comme moi, à ma tante de Corseul :
— Quelle charmante femme, et d’une tenue irréprochable ! C’est la vertu même !
« La possession, en sa fugacité, au lieu de me détacher d’elle, m’y lia plus tendrement. Pour s’être livrée et pour venir, deux fois par semaine, se rendre à mes baisers, en ce petit entresol toujours fleuri de violettes et de roses-thé pour elle, toujours coquet et scintillant du reflet d’or de mes vieux tableaux, du miroitement des glaces, de l’éclat des verres de mousseline et des fines carafes d’un en-cas toujours préparé, foie gras et fruits, — car elle aimait luncher, — oui, à entrer et à m’apporter, à travers la voilette, le goût de ses lèvres et la blancheur de ses dents, à quitter ensuite sa toque de fourrure, à se laisser déganter, et approcher du feu ses minces bottines, à cambrer sa taille entre mes mains, tandis que son rire un peu faux et délicieux sonnait, elle m’enivrait d’une joie nerveuse et d’une alacrité pareille à l’ivresse fébrile du champagne !
Le temps passait très vite, trop vite. Ma montre, sur un écrin de cuir de Russie, debout sur la cheminée, marquait, de ses aiguilles fines, l’heure toujours dépassée du départ. Continuellement, nos yeux revenaient à ce petit cadran immobile et cependant vivant ; sa blancheur dans le crépuscule nous avertissait souvent, comme un rappel de la vie oubliée et de tout ce qui n’était pas nous et qui pourtant nous imposait sa loi.
« Bien des fois, Renée — pour moi, elle n’était plus que cela ; je me souciais bien du mensonge d’une Mme Solis mariée, mère de famille et femme du monde ! — Renée prenait cette montre et, délicatement, la faisait sonner, non sans appréhension de ma part. Elle me venait de mon grand-père, était de fabrique anglaise, plate comme un écu ; son or était délicieusement pâle et tout guilloché de fleurs de lys. La sonnerie des heures et des quarts y tintait grêle, fine et lointaine comme une voix du passé, avec la douceur musicale d’une même note frappée sur un vieux petit clavecin. J’aimais extrêmement cette montre.
« Un soir, je m’aperçus de sa disparition.
« Ce n’était pas la première fois que je constatais l’absence de menus objets. En six semaines, une garniture de boutons de plastron de chemise pour soirée, et une petite broche en fer à cheval, placées d’ordinaire dans une coupe, près de mon lit, cessaient d’être visibles et s’étaient subtilement évanouies. Il m’était pénible de soupçonner ma femme de ménage, que je savais très honnête, et j’avais préféré changer de blanchisseuse, la mienne ne me revenant pas, car elle buvait, et de plus, brûlait mon linge. Mais juste huit jours auparavant, je n’avais plus retrouvé, dans un tiroir, un petit nécessaire d’argent ; comment suspecter encore la blanchisseuse que je savais n’avoir pas remis les pieds dans mon appartement ? J’avais supporté tant bien que mal les premiers larcins, mais pour ma montre, c’était trop fort.